Que nous préparent les zélateurs du Dessein Intelligent (DI)? J'y arrive; mais d'abord, que disent-ils, exactement?

Durant la dernière décennie du XXème siècle, un groupe de chercheurs et d'universitaires Chrétiens s'est organisé autour de l'idée que les espèces sont trop complexes pour être le simple produit de l'évolution. Tirant leçon des expériences des créationnistes antérieurs (voir billet précédent), ils vont sagement éviter de référer explicitement à la Bible, d'invoquer des arguments reposant sur la chronologie qu'elle met de l'avant ou sur l'acceptation de ce qui y est soutenu. Les espèces, vont-ils affirmer, sont le produit d'un Dessein Intelligent; le designer a toutes les caractéristiques de Dieu, mais cela va sans dire et n'est pas dit.

Phillip E. Johnson (1940), en qui on reconnaît en général le fondateur du mouvement, invoquera pour sa part le fait que les fossiles dont nous disposons permettent de voir des brèches et des apparitions subites qui sont au mieux expliquées par la création. Sa cible est finalement le naturalisme sur lequel repose la science en général et la biologie en particulier, auquel il veut substituer une sorte de théisme qui permettrait de réintroduire la référence à des (une) entité(s) «surnaturelle(s)».

Notons au passage qu'en plus de son rôle dans la définition et la promotion du DI, Johnson est également célèbre pour nier que le virus de l'immunodéficience humaine (VIH) soit l'agent étiologique du SIDA, une idée qui a reçu de la communauté scientifique le même accueil que la précédente.

Michael Behe (1952) est un autre gros nom du DI. Biochimiste et universitaire, il soutient que les molécules organiques sont trop «irréductiblement complexes» pour pouvoir avoir évolué conformément à ce que demande la téhorie de l'évolution (par petites étapes aléatoires). Behe, en somme, nous ressert avec un vague vernis scientifique, le vieil argument que l'oeil est trop complexe pour pourvoir apparaître dans un univers darwinien.

Johnson, évoqué plus haut, est le concepteur de ce qu'on appelle la Wedge Strategy, une stratégie finement et explicitement pensée afin de pénétrer les institutions sociales, politiques et éducatives pour, rien de moins, y défaire la vision matérialiste du monde qui y prévaudrait et y réaffirmer la place de Dieu. Le document émane du Discovery Institute, le think tank du mouvement.

C'est dans le cadre de cette Wedge strategy qu'on en arrive à l'épisode de Denver.

En octobre 2004, l'Area School District Board of Directors de Dover, Pennsylvania, a décidé que «les élèves seront informés de l'existence de lacunes et de problèmes dans la théorie de Darwin et de l'existence d'autres théories de l'évolution, parmi lesquelles le Dessein Intelligent». Un mois plus tard, on annonça que les enseignants de biologie de 9 ème année devaient lire en classe une déclaration affairmant que «la théorie de Darwin [...] n'est pas un fait et que «le Dessein intelligent est une explication de l'origine de la vie différente du point de vue darwinien». Voici le texte intégral de ette déclaration, traduit par mes soins:

Les Pennsylvania Academic Standards exigent que les élèves apprennent la théorie darwinienne de l'évolution et qu'ils passent éventuellement un examen standardisé qui porte entre autres sur l'évolution.

Mais la théorie de Darwin est une théorie et c'est pourquoi elle continue à être mise à l'épreuve des faits qui sont continuellement mis à jour. Une théorie n'est pas un fait. Et il existe des brèches dans la théorie et des faits dont on ne peut rendre compte. Une théorie est un explication qui a été testée avec succès et qui unifie de nombreuses observations.

Le Dessein Intelligent est une explication différente de la conception darwinienne de l'origine de la vie. Le manuel Of Pandas and People est disponible pour les élèves qui voudraient explorer cette explication et mieux comprendre ce qu'implique le Dessein Intelligent.

Comme devant toute théorie , il est important de garder l'esprit ouvert. L'école laisse aux élèves et à leurs familles le soin de discuter des origines de la vie. Notre commission scolaire est orientée vers l'obtention de bons résultats aux épreuves et l'enseignement donné en classe vise à préparer les élèves pour cela.

Dans ce qui est désormais connu comme la cause Tammy Kitzmiller, et al. vs Dover Area School District, onze parents d'élèves de la commission scolaire appuyés par divers organismes de défense des libertés et de la laïcité vont soutenir que cette obligation faite aux enseignants, étant donné le fait que le DI est une forme de créationnisme, est en violation de l' Establishment Clause du premier amendement de la Constitution américaine (i.e.: Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l'établissement [...] d'une religion.)

Le procès s’est ouvert le 26 septembre 2005. Dans un texte passionnant auquel je dois me contenter de renvoyer, Barbara Forrest, qui y a témoigné, raconte ce qui s'y est passé. La verdict, on le sait, sera rendu le 20 décembre 2005 — on peut le lire ici. Le juge donne raison aux plaignants et souligne en particulier et avec force la nature religieuse du DI. Il écrit par exemple:

Une dimension importante du mouvement du DI, nonobstant les prétentions de ses défenseurs dans ce procès, qui assurent le contraire, est qu'il soutient un point de vue religieux. En ce sens, les écrits des chefs de file du mouvement révèlent que le designer postulé par leur argumentaire est le Dieu de la chrétienté. (page 26)

"Ce qui a été présenté à ce tribunal démontre que le DI n'est rien d'autre que le rejeton du créationnisme. (page 31)

On le devine: les choses ne pouvaient en rester là. Et un article paru récemment dans The New Scientistexpose la nouvelle stratégie des néo-créationnistes.

Ceux-ci sont mis sur pied une nouvelle institution appelée Biologic Institute (Redmond, Washington) pour y effectuer de la recherche qui réfuterait les conclusions du procès de Dover en montrant que le DI constitue de la science légitime puisque ses hypothèses sont mises à l'épreuve en laboratoire, font l'objet de recherche (subventionnée) et que cette recherche débouche sur des publications dans des revues avec comités de lecture. Ceci acquis, le DI pourra invoquer cette respectabilité scientifique pour réclamer qu'on l'enseigne, à côté du drawinisme et comme un point de vue scientifique, dans les classes de biologie des États-Unis.

L'article auquel je renvoie donne des exemples de travaux en cours ou publiés qui vont en ce sens. Je n'ai pas la compétence pour juger de leur valeur ou de leur utilité pour la cause à laquelle leurs auteurs veulent la faire servir.

Mais je m'en voudrais de ne pas conclure ce texte en rappelant qu'il existe, au Québec même, une association de science créationniste et de ne pas souligner l'excellent travail de

Cyrille Barrette, qui prend le temps de débattre avec des personnes de cette mouvance, accomplissant ainsi une oeuvre pédagogique essentielle , comme on peut le constater ici.