Une fois admise et comprise l'importance sociétale de la science, encore faut-il identifier les vrais problèmes et ne pas perdre de précieuses énergies sur de faux problèmes. Il est en effet curieux d'entendre encore des discours sur le « désintérêt » ou la « désaffection » des jeunes envers les sciences et la nécessité de former plus de chercheurs alors que ces questions ont été largement débattues au Québec déjà vers la fin des années 1990 et que les chiffres montrent clairement qu'il n'y a pas péril en la demeure. Au milieu des années 1990 on avait déjà lancé l'idée du « désintérêt des jeunes envers les sciences » et celle d'un « exode des cerveaux ». Tout se passe comme si les milieux gestionnaires et autres porte-parole autoproclamés du bien commun avaient une propension particulière à se lancer à la recherche de solutions à ces problèmes mal posés, avant même de tenter sérieusement de vérifier s'il s'agit bien de situations réelles.

Or, les travaux empiriques sur ces questions n'ont confirmé ni le déclin des inscriptions en sciences tant au collégial qu'à tous les cycles d'enseignement universitaire ni le prétendu exode des cerveaux. (Voir par exemple OST (2000), « Les chercheurs émigrants québécois : Une question de qualité? », rapport présenté au Ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie (MRST), 25 pages ; OST (2000) « Les flux migratoires du personnel hautement qualifié au Québec », rapport présenté au Ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie (MRST), 59 pages ; Martine Foisy, Yves Gingras, Judith Sévigny et Sabine Séguin,« Portrait statistique des effectifs étudiants en sciences et en génie au Québec (1970-2000) », Note de recherche du CIRST, 2000-02. Tous ces textes sont accessibles sur les sites de l'OST (ost.uqam.ca) et du CIRST (cirst.uqam.ca). Plus récemment, le rapport du Conseil de la science et de la technologie du Québec va dans le même sens. Voir « L'avenir de la main d'œuvre hautement qualifiée. Une question d'ajustement », CSTQ, 2004).

Cet écart persistant entre les discours et la réalité pose un problème intéressant : comment expliquer la récurrence de discours visant à trouver une « solution » à un « problème » jamais clairement diagnostiqué? Bien qu'il s'agisse d'une question complexe, je proposerai ici quelques éléments de réponse.

Prendre ses désirs pour la réalité

Tous les discours annonçant une « pénurie » et un « désintérêt envers les sciences » se fondent sur une analyse biaisée de la réalité : on commence par prévoir un « besoin » immense pour ensuite annoncer qu'il manquera donc de personnels qualifiés pour combler ces postes « virtuels ». Surtout, on oublie rapidement qu'il s'agit de simples « prévisions » fondées sur plusieurs hypothèses, pour les asséner comme des réalités auxquelles il faut réagir rapidement en formant davantage de personnes. Or, la plupart de ces prévisions confondent les « besoins » (toujours infinis) et la demande économique réelle qui est toujours limitée par les ressources financières existantes et fluctue avec les cycles économiques. Il faut donc éviter d'analyser l'offre sans la demande et surtout ne pas surestimer les capacités de prévision de la main d'œuvre. Le Québec ne fait pas exception car ces discours trop optimistes sur la demande et trop pessimiste sur l'offre se retrouvent aussi en France et aux Etats-Unis. ( Pour une analyse du cas américain où là aussi les prévisions alarmistes de pénurie de scientifiques et d'ingénieurs se sont toutes avérées fausses, voir Daniel S. Greenberg, Science, Money, and Politics: Political Triumph and Ethical Erosion. University of Chicago Press, 2001. Pour la France, voir Bernard Convert, Les impasses de la démocratisation scolaire. Sur une prétendue crise des vocations scientifiques, Paris, Raisons d'Agir, 2006. Le chapitre 4 de ce petit livre propose un bref survol européen qui montre bien la large diffusion du discours sur la crise des vocation scientifiques alors que les données suggèrent de simples ajustement cobweb conjoncturels). Il faudrait d'ailleurs régulièrement faire un retour rétrospectif sur les « prévisions » pour les comparer avec la réalité.

Myopie professionnelle

La tendance curieuse à oublier la demande effective pour ne considérer que l'offre peut s'expliquer par l'habitude inconsciente de prendre pour acquis la nécessité de l'existence et de la croissance de sa propre profession, Ainsi, toute baisse (absolue ou relative) est perçue comme un signal négatif et interprétée comme une « crise de vocation ». Mais c'est là oublier que le monde change et que les programmes de formation de typographes, par exemple, ont à peu près disparu avec le développement informatique (sauf comme hobby peut-être). Ainsi, un déclin dans les inscriptions à un type de programme donné (informatique par exemple), loin de constituer une sonnette d'alarme peut simplement signifier que la demande a effectivement baissé et que les étudiants sont rationnels en choisissant d'autres programmes. Il ne faut donc pas sous-estimer l'autonomie des étudiants et leur capacité à répondre aux signaux du marché et surtout il faut être très attentif aux déplacements des centres d'intérêts qui peuvent par exemple amener un étudiant à s'inscrire en biochimie au lieu de chimie et en informatique au lieu de mathématique en raison de la perception de meilleures chances d'emploi. Toutes les données à long terme sur la production de diplômés par discipline montre bien les fameux cycles cobweb d'ajustement constant entre offre et demande anticipée qui génèrent toujours des croissances suivies de déclins. Une baisse inexplicable qui sonne l'alarme est souvent suivie quelques années plus tard d'une hausse toute aussi surprenante mais que personne ne relève car elle ne fait pas problèmes alors que la baisse est perçue comme une catastrophe appréhendée. Analyser une seule discipline à la fois sans tenir compte de l'ensemble peut aussi créer l'illusion d'une crise de vocations dans un secteur alors qu'il s'agit peut-être d'un déplacement à l'intérieur même des sciences pour répondre à des changements dans le marché des emplois anticipés.

La myopie professionnelle des divers porte-parole attitrés est souvent telle qu'il est à parier que si le porte-parole des « programmes de typographie » avait eu accès à des données indiquant la baisse des inscriptions dans ce domaine, il aurait convoqué une conférence de presse pour annoncer une crise appréhendée et prédire la fin de la civilisation du livre causée par l'absence de nouvelles vocations de typographes. Pourtant, un regard plus distancié aurait permis de voir une simple réorientation vers des carrières perçues comme étant plus porteuses d'avenir.

La partie et le tout

Un autre mécanisme qui contribue à la confusion des discours consiste à généraliser des problèmes ponctuels et à parler de « carrière scientifique » en général au lieu de nommer précisément les professions et les techniques particulières qui, à court terme, sont vraiment déficitaires sur le marché. Ce discours trop général peut avoir comme effet pervers de faire croître des programmes qui sont déjà encombrés au lieu d'attirer l'attention précisément sur les besoins identifiés, qui se trouvent d'ailleurs le plus souvent dans les techniques plutôt que dans les formations scientifiques supérieures.

Enfin, une ambiguïté importante des discours sur les carrières scientifiques est la confusion constante entre "scientifiques" et "techniciens". Il n'est pas certain que les discours visant à stimuler de façon générale les "carrières scientifiques" n'aient pas l'effet pervers de pousser vers des études universitaires des jeunes qui pourraient bénéficier d'une excellente formation technique au niveau collégial, formation à forte composante scientifique sans toutefois être de niveau universitaire. Ici encore les généralités sont à éviter tant il est évident que plusieurs secteurs de l'économie ont davantage besoin de techniciens que de bacheliers et que des programmes de formation continue, collégiale et universitaire, pourraient assurer par la suite une progression professionnelle.

Il faut dire que la rhétorique dominante sur « la société du savoir » contribue à la confusion en suggérant que plus est toujours mieux… Et il n'est pas certain que les universités et leurs porte parole officiels soient les mieux placés pour prédire les tendances car ils ne visent souvent qu'à accroître leur clientèle sans toujours se soucier de l'existence de débouchés sur le marché du travail. A-t-on vu beaucoup de programmes de doctorat en sciences qui soient contingentés? Il faut donc faire un effort très important de distanciation pour éviter les différents pièges que nous avons identifiés.

Conclusion

En somme, les questions de formation et de transformation des choix de carrière sont complexes et relèvent des sciences sociales et de leurs méthodes. Avant de dépenser temps, argent et énergie à vouloir expliquer un phénomène, il faut d'abord bien établir son existence, comme cela se fait normalement dans les sciences de la nature. Ce n'est pas toujours simple, mais c'est nécessaire. La principale différence entre les sciences sociales et les sciences de la nature est que tout le monde se croit expert dans les premières alors qu'il est admis que pour comprendre un phénomène naturel il vaut mieux se doter d'une formation appropriée. Ainsi, sur les questions du prétendu « désintérêt envers les sciences », il n'est pas rare de voir des scientifiques sortir un instant de leurs laboratoires pour avancer avec conviction leur « théorie » spontanée pour « expliquer » le soi-disant désintérêt (sans jamais avoir cherché à le mesurer pour d'abord établir son existence). On invoque (sérieusement?) la télé ou même les films de Frankenstein qui présenteraient le pauvre savant comme un mésadapté social ou un illuminé, ce qui ferait fuir les jeunes des carrières scientifiques…

En terminant, je propose une façon simple d'éviter de passer des heures et des congrès entiers à discuter de faux problèmes. Il suffit simplement d'inverser la forme de la question : au lieu de se demander pourquoi les gens ne font pas quelque chose, il faut plutôt se demander pourquoi ils devraient le faire. Car en inversant la formulation, on évite de prendre pour acquis un état des choses qui en fait devrait toujours être remis en question à la lumière de la réalité actuelle. Ainsi, au lieu de se demander « pourquoi les jeunes ne s'inscrivent pas dans telle ou telle science », ou même « pourquoi les filles ne vont pas en génie mécanique » comme s'il allait de soi qu'ils (et elles) devraient le faire, il vaut mieux se demander pourquoi ils (et elles) devaient le faire. On verra alors plus facilement qu'il y a souvent de très bonnes raisons pour agir ainsi (peu d'emploi, salaire de misère après vingt ans d'études, etc.) tout comme il y a de bonnes raisons qui font que peu de gens deviennent aujourd'hui encore des typographes car ils ont migré vers l'infographie…