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Mes expériences de pensée préférées ... et les vôtres (1/2)

Normand Baillargeon, le 17 avril 2007, 8h56

Une «expérience de pensée» (en allemand: Gedankenexperiment; en anglais : thought experiment) est bien, en un sens, une sorte d’expérience, puisqu’on y manipule des variables dans un but cognitif.

Mais c’est une expérience très particulière, puisqu’on la réalise uniquement «de tête» et sans avoir à se livrer (en certains cas parce que cela serait impossible) à l’expérience réelle qui est envisagée.

Plus précisément, une expérience de pensée nous propose un exercice d’imagination durant lequel on va envisager comme un cas-type une situation particulière. Le but sera généralement d’établir la cohérence conceptuelle de certaines idées, les limites de certains concepts, les implications de certaines théories ou encore la compatibilité d’une idée avec une théorie donnée.

En voici une très célèbre, imaginée par Newton.

On pourrait l’oublier, mais la conception newtonienne du temps et de l’espace, celle de la mécanique, classique, a dû lutter pour s’imposer. Prenons l’exemple de l’espace, justement.

En simplifiant, on pourrait dire que quand la physique classique se constitue, deux réponses s’affrontent.

La première assure que l’espace, ce n’est rien d’autre que les relations entre les objets du monde. Si vous voulez, l’espace, ici, est compris un peu sur le modèle d’un contrat, dans le sens où un contrat est quelque chose qui lie deux personnes. Supprimez l’une ou l’autre de ces personnes (ou les deux) ou leurs relations et il n’y a plus de contrat, lequel n’existe donc pas en dehors des contractants et des relations qui les lient. De même, le monde est constitué d’objets en relation et l’espace, assurent les partisans de cette théorie, n’est rien d’autre que ces objets et leurs relations. Cette position était défendue par plusieurs, dont le philosophe et mathématicien G. W. von Leibniz (1646-1716).

Newton soutient qu’il existe un espace (et un temps) absolu(s) et pense plutôt l’espace sur le modèle d’une boîte de céréales. De ce point de vue, il existe bel et bien un espace (l’intérieur de la boîte) dans lequel les objets (les morceaux de céréales) se trouvent et on peut décrire les relations de ces objets par rapport à ce référent absolu. Vous l’avez deviné : il y a une grosse différence entre la boîte de céréales et l’espace absolu : pour Newton, l’espace absolu est un contenant comme la boîte mais qui se prolonge infiniment dans toutes les directions. De la même façon, pour Newton, il existe un temps absolu.

Comment décider entre ces deux théories, celle de Newton et celle de Leibniz? Newton a cru pouvoir trancher en faveur de la sienne à l’aide d’une expérience de pensée — dont voici un exposé simplifié et que j’espère assez clair.

Imaginez un seau à demi rempli d’eau. Il est suspendu par une longue corde au plafond d’une pièce. Moment 1 : l’eau est immobile relativement au seau et la surface de l’eau est plane. À présent vous tournez la corde, de très nombreuses fois. Puis vous relâchez. Moment 2 : le seau se met à tourner; l’eau reste plane et immobile pendant que le seau est en mouvement (il tourne) par rapport à l’eau. Moment 3 : le seau continue à prendre de la vitesse et communique son mouvement à l’eau qui se meut avec lui et à sa vitesse; eau et seau sont alors immobiles l’un par rapport à l’autre; on constate alors aussi que l’eau a monté sur la paroi du seau et que sa surface n’est plus plane, mais se creuse au centre (devient concave).

Newton pose la question suivante : qu’est-ce qui fait monter l’eau sur les parois du seau au moment 3? Son mouvement, sans doute. Mais mouvement par rapport à quoi? Pas par rapport au seau, évidemment puisqu’ils sont alors immobiles l’un par rapport à l’autre, comme au moment 1. Par rapport à la pièce où se déroule l’expérience, alors? À la Terre? Newton répond à sa propre question en disant que l’eau manifeste ici les effets de la force centrifuge à laquelle la Terre elle-même est soumise. L’eau est en fait en mouvement par rapport à l’espace absolu et c’est ce qui explique la courbure de sa surface. C’est aussi ce qui permet de distinguer absolument le moment 1 du moment 3.

L’espace absolu existe donc, conclut Newton, et il a, on vient de le voir, des effets observables.

Les expériences de pensée, on le devine, sont un sujet passionnant et elles soulèvent d’innombrables questions. Mais, pour le moment, j’aimerais bien connaître des expériences de pensée que vous trouvez particulièrement originales, instructives ou dignes de mention à un titre ou à un autre.

Et la prochaine fois, je vous indiquerai certaine des miennes…

7 commentaires

Portrait de rawad

Le Sceau de Newton a commencé comme une expérience réelle, car comme il l'écrit lui même, il a fait cette expérience et a observé l'eau, désolé je me rappelle plus de la citation. Mach et Einstein l'utilisent, avec un peux de changement comme expérience de pensée pour réfuter la conclusion de Newton, l'espace absolue. On peux voir cette expérience comme expérience de pensée si on fait abstraction de tout ce que existe au moment où Newton fait son expérience et il observe, dans son imagination, l'eau avec ces 4 étapes...
Bref moi je trouve le Démon de Maxwell, l'expérience de pensée (EP) que Maxwell concoit en 1867 et puis 1871 dans theory of heat. Je trouve cette EP trés interessante, car le démon fait quelque chose d'impossible, de diviser les molécules lente des molécules rapides sans apport de travail, et cela en violation de la 2ème loi de la thermodynamique. Si Maxwell a arrêté ici son raisonnement et à conclut que la 2ème loi est fausse, alors il aura fait une mauvaise EP et sa conclusion aurait était fausse. Mais vu que la conclusion de Maxwell est de montrer la limite et la nature statistique de la 2ème Loi, alors on voit bien que son EP est valide, même si en la réduisant à un argument logique déductif, cet argument sera invalide.
Peux être je rentre trop dans des détail que je n'explique pas tout, si c'est le cas je vous pris de me demander des clarification, en effet je fait ma thèse en Philosophie des sciences sur l'épistémologie des EP en prenant comme cas test les différent démon de Maxwell.

Portrait de Sopheap Pen

Je me plais de temps en temps à mettre Dieu dans la boîte avec le chat de Shrödinger, le compteur Geiser, le poison et à me demander quelle serait l'issue de cette expérience de pensée...

Portrait de Xochipilli

Une expérience de pensée:
Une bouteille vide pèse 100g.
Si on introduit une mouche de 1g vivante dedans, combien pèse-t-elle si la mouche vole sans toucher la bouteille?
La réponse varie-t-elle selon que la bouteille est ouverte ou fermée avec un bouchon?
J'ai oublié la réponse, vos solutions m'intéressent donc!

Portrait de François Delisle

Bonjour.
Une expérience de pensée très intéressante est celle que Hilary Putnam, un philosophe analytique en faveur d'une vision externaliste du langage oppose à John Searle un philosophe internaliste.

Pour être bref, les internaliste croient que nous pouvons utiliser le langage pour faire référence au monde en raison de nos représentations mentales, de nos pensées.
Pour les externalistes, nous nous appuyons sur l'usage social du langage et sur notre environnement pour faire référence au monde.

Dans son expérience de pensée de Terre Jumelle, Putnam visait à montrer que les représentations mentales ne suffisaient pas à faire référence au monde.

Dans cette expérience de pensée, Putnam suppose qu'il existe une planète en tout point identique à la Terre, Terre Jumelle, ou tout a les mêmes caractéristiques que sur Terre et qu'il utilise exactement le même langage que nous, disons le français.

Il n'y a cependant qu'une seule différence. L'eau de Terre Jumelle n'est pas composé D' h20, mais disons de XYZ.

Pour servir son expérience de pensée, Putnam suppose que l'on soit en 1750 sur Terre et sur Terre Jumelle. a cette époque personne ne connaissait la composition chimique de l'eau.

L'idée que les terriens et les Terre jumelliens se font de leur eau est donc la suivante: un liquide inodore, incolore et insipide qui étanche la soif et coule sous les pont. C'est leur représentation mentale.

ils partagent donc une meme représentation mentale et ils utilisent le meme mot pour désigner une réalité différente sans le savoir. Et pourtant, cela fonctionne.

Putnam démontre que c'est parce que lorsqu'un individu fait référence à un object comme l'eau, il s'appuie sur l'idée que c'est de l'eau de SON environnement dont il parle. Qu'il considerera comme de l'Eau tout ce qui aura en commun la structure de son eau, peu importe cette structure.

Putnam croit ainsi qu'en démontrant qu'une seule et meme representation mentale puisse faire référence a deux réalités différentes, et que l'individu s'appuie sur sa communauté et son environnement pour utiliser le langage, il réfute la thèses des internaliste qui veut que les significations soient dans la tête des gens plutôt qu'un phénomène social.

Toutefois, ce débat, à la différence de l'exemple que vous donnez avec Newton n'est pas clos. Certain, comme Noam Chomsky, continue de défendre une position internaliste.

(désolé pour les fautes je ne suis pas habitué au clavier que j'utilise en ce moment)

Portrait de Mokawi

Hors contexte, comme ça... j'aime toujours l'âne de Buridan, mais surtout pour ironiser sur le genre de travail qui occupent les philosophes.
C'est l'histoire d'un âne qui est à égale distance de deux bosquets de baies qui sont également appétissantes. L'âne, affamé, hésite entre les deux bosquet parce qu'il a autant de raison de se diriger sur l'un que de se diriger sur l'autre. Finalement, à force de tergiverser, il meurt de faim.

Portrait de Cordwainer

Bonjour
Erreur : il faut lire :
Un devin présente à un joueur 2 boîtes A et B. Le joueur a le choix entre prendre les 2 boîtes et ne prendre que la boîte A. La boîte B (transparente) contient 1000 euros, et le devin a placé dans la boîte A (qui est opaque) 1000000 d'euros ou rien du tout, selon qu'il a prévu que le joueur prendrait la boîte A seule ou les 2 boîtes.

Portrait de cordwainer

Bonjour
Voici une célèbre et fascinante expérience de pensée, qui prouverait selon certains qu'il est impossible de prédire l'avenir :
Un devin présente à un joueur 2 boîtes A et B. Le joueur a le choix entre prendre les 2 boîtes et ne prendre que la boîte A. La boîte A (transparente) contient 1000 euros, et le devin a placé dans la boîte B (qui est opaque) 1000000 d'euros ou rien du tout, selon qu'il a prévu que le joueur prendrait la boîte A seule ou les 2 boîtes.
Un paradoxe apparaît quand on cherche à déterminer la meilleure stratégie.