Dans Mystère sans magie. Science, doute et vérité : notre seul espoir pour l'avenir, Cyrille Barrette propose un fort stimulant plaidoyer en faceur de la science.



Ce riche ouvrage qu'il vient de faire paraître nousrappelle encore à quel point Cyrille Barrette occupe une place particulière dans le paysage intellectuel québécois.

Cette place, il la doit, me semble-t-il, aussi bien aux sujets d'une brûlante actualité qu'il est en mesure d'aborder en vertu de son statut de biologiste (sociobiologie, psychologie évolutionniste, nature humaine, conscience, déterminisme génétique, par exemple) qu'à la constance et à la générosité avec lesquelles il intervient publiquement dans de nombreux débats et discussions où son expertise est indispensable.

C'est ainsi que ce biologiste de formation, spécialisé dans le comportement et l'écologie des mammifères, s'est à maintes reprises illustré par son travail de critique de doctrines idéologiques à prétention scientifique, notamment le créationnisme et le dessein intelligent.

Les écrits et les interventions de Barrette témoignent en outre d'un grand souci de vulgarisation, non seulement de sa discipline, mais aussi, et plus généralement, de la science, de ses méthodes et principes.

Mystère sans magie s'inscrit dans ce volet de l'oeuvre de Barrette, qui s'y livre à un vibrant plaidoyer en faveur de la science, «de la raison, particulièrement du doute constructif [...] indispensable pour vivre une vie d'humain civilisé, libre et éclairé [...], plutôt que celle d'un Primate de plus soumis aux lois de la jungle».

Dans des pages d'une prose limpide et aux marges parsemées de lumineuses citations où reviennent très souvent des auteurs qu'il semble particulièrement affectionner (Jean Rostand et Claude Bernard, notamment), Barrette commence par définir ce qu'il appelle «la science et son entourage» et dresser la cartographie du concept de science, en distinguant celle-ci du scientisme, de la technologie, de la spiritualité et ainsi de suite. Puis, il aborde les questions de l'unité et de la pluralité de la science, de la classification des sciences et de la distinction entre science et pseudoscience.

Les chapitres qui suivent traitent de nombreuses questions d'épistémologie, allant de la question de la vérité à celle de la méthode scientifique, en passant par des thèmes comme l'observation, l'explication et la prédiction, la mesure, la nature humaine et de nombreux autres. Barrette se montre chaque fois capable de présenter de manière compréhensible à tout novice qu'un effort intellectuel ne fait pas reculer des idées souvent très complexes.

J'ai pour ma part pris un plaisir tout particulier à lire les belles pages qu'il consacre au «bon sens», où il montre que «nos sens et notre bon sens sont très mal équipés pour comprendre [et] sont au contraire très faciles à tromper». Les illusions d'optique fournissent, comme on sait, de nombreux exemples couramment utilisés pour le montrer, et Barrette ne se prive pas de leur secours. Mais il y ajoute un très stimulant examen de nombreuses et souvent spectaculaires «illusions cognitives», et ces pages, où on découvre à quel point notre intuition et notre bon sens peuvent nous faire errer, constituent à elles seules une des irrésistibles friandises intellectuelles de ce livre.

Religion et science

Bien qu'elles ne renferment aucunement le propos central de l'ouvrage, les pages consacrées par Barrette aux rapports entre raison et foi seront sans doute au nombre de celles qui en seront les plus discutées.

Barrette, disons-le ainsi pour aller au plus simple, est au fond un agnostique plutôt qu'un athée et il soutient que la science, qui ne peut parler de Dieu puisque celui-ci ne peut être objet de connaissance, doit se contenter de parler de la croyance en Dieu. Partant de là, il déploie une position qu'il veut nuancée et qu'il donne comme étant beaucoup plus «pour la libre-pensée que contre la religion». Je soupçonne que bien des croyants comme bien des athées ou des partisans de la laïcité ne s'y reconnaîtront pas entièrement.

À mes yeux, ce qu'il y a de plus important dans son propos sur ces questions est à chercher dans les pages où Barrette réfléchit sur l'éducation religieuse, en cherchant le moyen d'instruire les enfants tout en préservant leur autonomie. «Je ne m'oppose pas à la foi ou à la religion en soi, écrit Barrette, mais je veux proclamer le droit de chaque enfant de conserver son cerveau à l'abri de l'infection par les dogmes, les convictions, les rites, les obligations et les interdits d'une religion en particulier».

Il proposera en bout de piste que c'est en nous efforçant d'introduire les enfants «au phénomène religieux en général, et tout autant à l'usage libre et éclairé de la raison [...] qu'on serait alors tous beaucoup plus tolérants, avisés, libres et pacifistes».

C'est bien entendu à chacun de nous qu'il reviendra de se forger une opinion sur ces questions. Mais quelle que soit celle à laquelle on sera parvenu, chacun pourra saluer en Barrette quelqu'un qui a nourri sa propre réflexion et reconnaître en lui un intellectuel qui apporte une riche contribution au dialogue démocratique au sein de notre société et contribue au maintien de normes élevées de rigueur dans la poursuite de ces échanges.

***

Mystère sans magie. Science, doute et vérité : notre seul espoir pour l'avenir, Éditions MultiMondes, Québec, 2006, 252 pages