L’argent mène le monde et la science n’y fait pas exception. Dans certains cas, les gouvernements sont prêts à payer le gros prix pour faire valoir leurs intérêts politiques. En voici un exemple frappant; prouvant qu’avec des gros sous on peut acheter n’importe quoi, …ou n’importe qui.

En mai dernier, j’ai eu la chance de participer à un atelier de travail sur les interactions baleines-poissons de l’écosystème nord-ouest Africain, en compagnie de quelques scientifiques, mais surtout de décideurs et de parlementaires de cette région. L’enjeu de cet atelier : tenter de dissocier la science de certains arguments politiques basés sur de la propagande.

Les grands cétacés de l’Atlantique se reproduisent dans les eaux chaudes de la côte Nord-Ouest Africaine. Durant cette période, ces baleines ne s’alimentent que très peu. Qui plus est, les grandes baleines dont il est question ici s’alimentent principalement de krill et autres organismes planctoniques, et donc, même dans la peu probable éventualité où elles s’alimentaient, elles ne représentent pas une menace aux pêcheries de grands poissons démersaux et pélagiques du nord-ouest de l’Afrique. Ceci est un fait bien connu des chercheurs étudiant l’écologie des baleines. Une évidence pour les scientifiques qui explique pourquoi peu d'études portent sur le sujet: pourquoi tenter de prouver l'évidence, quand on peut utiliser des subventions de recherche dans une optique beaucoup plus profitable?

Certains d'entre vous se demanderont donc: pourquoi un atelier sur un tel sujet? Eh bien parce que les pays de la région nord-ouest Africaine participent et votent de plus en plus à la commission baleinière internationale (CBI), en faveur de la chasse à la baleines. Les délégués de ces pays justifient leur vote en prétendant que leur industrie de pêche est menacée par les baleines, que l’écosystème n’est plus à l’équilibre, un équilibre qui ne peut être rétabli que par une reprise de la chasse baleinière. Un argument douteux, considérant ce qu’on sait des pêcheries de ces régions, de la biologie des cétacés, et du « gros bon sens ».

Le gouvernement Japonais investit à coup de millions pour faire la propagande de cette alerte majeure : « les baleines mangent tout le poisson, et ce n’est qu’en levant le moratoire sur la chasse à la baleine qu’on pourra régler la crise dans les pêcheries ». La chasse à la baleine est un enjeu important pour ce pays, et il est prêt à y investir des sommes faramineuses. Cette année par exemple, une importante rencontre s’est tenue à Rabat au Maroc, impliquant de nombreux décideurs et parlementaires Africains, et ayant pour conclusion que les baleines étaient bel et bien une menace pour la pêche.

Au cours des dernières années, le nombre de pays en voie de développement qui deviennent membres de la CBI et endossant systématiquement la position du Japon pour reprendre la chasse à la baleine est en constante augmentation. Cette année, le Mali a sa place au sein de la CBI, un pays qui n’a même pas de côte ou d’économie dépendant de quelconques ressources marines. Les frais annuels pour être membre de la CBI sont passés de 33 000$ US à 17 000$ US en 2003. Malgré cette diminution, ils constituent une somme substantielle pour les pays en voie de développement. Pourtant, année après année, les frais de membres sont payés, et les pays en voie de développement exercent leur pouvoir démocratique. Peut-on vraiment parler de démocratie ici? Lorsqu’on fait le parallèle entre la position prise par ces états à la CBI et « l’aide humanitaire » portée par le Japon à coup de millions de dollars investis sous forme d’usines, de bateaux, et de paiement des frais de membres à la CBI, on est en droit de se poser des questions…

Selon moi comme selon de nombreux collègues étudiant les écosystèmes de cette région depuis longtemps, le vrai problème de la crise des pêcheries en Afrique du nord-ouest, c’est la surexploitation, la mauvaise gestion des pêches, et les ententes avec les flottilles étrangère. Depuis de nombreuses années, les chercheurs ont examiné cette problématique, et de nombreuses publications ont été écrites sur le sujet. Et malgré tout ça, pendant qu’on fait un gros tollé et qu’on met la faute sur les baleines, les eaux du nord-ouest de l’Afrique continuent de se vider de ses ressources les plus précieuses. Est-on en train de dévier l’attention vers les baleines au lieu de se pencher sur le vrai problème? J’attend votre opinion, chers lecteurs!

Ce premier billet aura bientôt une suite, comme je reviens tout juste de la commission baleinière internationale tenue cette année à Santiago au Chili. On verra bien comment le Japon a su vendre ses arguments aux pays en voie de développement, et quel est le sort de la chasse à la baleine, et quel est l’impact de la politique versus la science, dans un tel forum. À suivre…

Lyne Morissette, PhD

Chercheur postdoctoral

Arizona State University