Je me plais à relire de temps à autre des transcendantalistes comme Emerson et Thoreau. Leur humanisme, aux accents romantiques mais dotés d’une saveur résolument optimiste, typiquement américaine, est un contrepoison efficace à une certaine pensée rationaliste mortifère. Thoreau, par ailleurs, demeure un auteur éminemment contemporain, avec sa prise de conscience écologique, ses idéaux d’indépendance et d’autosuffisance, ainsi que sa politique de désobéissance civile et de résistance non-violente.

Un blogue reprend ses écrits, qu’il rédigea dans un journal intime à l’époque où il s’était isolé à Walden. Son regard éternellement neuf sur le monde, son observation méticuleuse sur ce qui l’entoure et sur lui-même, de même que son style personnel et incisif en font un auteur de chevet, que je conseille à tous.

En lisant récemment un de ses commentaires sur les constellations, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’année mondiale de l’astronomie qui a été décrétée en 2009. Thoreau dit dans son Journal du 21 janvier 1853 :

« I pine for a new world in the heavens as well as on earth, and though it is some consolation to hear of the wilderness of stars and systems invisible to the naked eye, yet the sky does not make that impression of variety and wildness that even the forest does, as it ought. (…) The Chaldean shepherds saw not the same stars which I see, and if I am elevated in the least toward the heavens, I do not accept their classification of them. I am not to be distracted by their names which they have imposed. The sun which I know is not Apollo, nor is the evening star Venus. The heavens should be as new, at least, as the world is new. This classification of the stars is old and musty (…) I see not merely old but new testaments of the skies. Do not I stand as near the stars as the Chaldean shepherds ? »

Ce que dit Thoreau dans ce passage, c’est qu’il ne se sent pas astreint aux traditions anciennes assignées aux étoiles et aux constellations. Il désire voir les étoiles d’un œil neuf, comme si le monde venait d’être créé et qu’il y posait les yeux pour la première fois. Il ne veut pas des anciens testaments -- c’est-à-dire des anciennes classifications -- mais plaide plutôt pour de nouveaux noms. Certes, il parle alors avec son cœur d’écrivain, de poète et de jeune américain, réfractaire à la vieille Europe. Mais, à la même époque, d’autres désiraient également donner un autre visage plus moderne aux cieux.

C’est ainsi que plusieurs projets de réforme des constellations ont vu le jour depuis le XVIIe siècle. Par exemple, Julius Schiller ( Coelum Stellarium Christianum , 1627) voulait réviser toute la carte du ciel en transformant les anciens astérismes païens en constellations chrétiennes : les signes du zodiaque auraient été renommé selon les douze apôtres, la constellation du Taureau serait devenue la Croix de Saint-André, la Mer Rouge aurait remplacé Eridanus, etc.

Un peu plus tard, Erhard Weigel proposait en 1686 une carte céleste (Coelum Heraldicum) où les constellations auraient pris la forme des blasons royaux européens et d’autres figures héraldiques. Cette tentative de réorganisation politique du ciel, provenant d’un Allemand voulant plaire aux provinces réformées, ne connût pas plus de succès que le ciel de la Contre-Réforme suggérée par Schiller.

En 1886, le mouvement nationaliste estonien de l’époque voulut refaire les constellations boréales en y incluant 55 objets traditionnels nordiques. On y aurait retrouvé un panthéon basé en partie sur une pseudo-mythologie romantique artificielle.

Plus récemment, en 1944, un excentrique britannique nommé A.P. Herbert suggérait même de réorganiser le ciel selon les entités politiques terrestres en renommant les constellations selon les pays de la carte géopolitique et les étoiles selon le nom des capitales et des grands hommes de l'Histoire. La Grande Ourse serait devenue la Grande-Bretagne, Céphée aurait été renommé Canada avec des étoiles telles que Quebec, St-John, Ottawa. Sans compter les étoiles nommées Shakespeare, Johnson, et tutti quanti !

Ces idées qui se voulaient des tentatives sérieuses de réformer durablement une tradition historique vieille de plusieurs millénaires étaient, bien entendu, vouées à l’échec. Le poids des traditions, quoiqu’en pense ce cher Thoreau, est bien trop puissant.

Mais le ciel qu’observent les astronomes amateurs d’aujourd’hui n’est justement plus ce ciel savant qu’ont sagement délimité les cartographes célestes. Nous reconnaissons toujours le contour familier des constellations d’autrefois mais nous avons souvent simplifié leurs figures ; c’est le cas par exemple de la Grande Ourse dont nous utilisons les étoiles principales pour former ce qu’on appelle le grand chariot ou la grande casserole. Nous nous servons donc également d’astérismes (des figures remarquables dessinées par des étoiles particulièrement brillantes) comme les Pléiades, la théière du Sagittaire, le Grand carré de Pégase, etc., pour mieux nous orienter sur les chemins de la voûte étoilée.

C’est malheureux que Thoreau n’ait pas mieux apprécié l’astronomie et ne se soit pas intéressé outre mesure aux richesses mythologiques et ethnographiques des constellations car il aurait pu y trouver la poésie qu’il cherchait dans les boisés de Walden.

Il aurait pu, par exemple, y trouver cette originalité dont il se réclamait, dans les exercices ludiques et littéraires auxquels nos contemporains s’exercent. Ainsi, il aurait pu prendre connaissance du folklore elfique lié à la cosmogonie du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Un astronome du Taylor Planetarium a étudié les étoiles et les constellations dans l’œuvre de Tolkien et a répertorié le nom d’étoiles telles que Sirius ou des Pléiades.

Et après tout, rien n’empêche à personne de mettre dans le ciel les symboles qui lui plaît, surtout si le but final est de mieux connaître le ciel. C’est ce qu’ont réalisé les participants de Burning Man en 2004, quand ils ont dessiné une carte céleste où l’on retrouve, outre quelques constellations traditionnelles comme Orion et le Taureau, de nouveaux astérismes en rapport avec l’événement annuel : le Hippie, le Camion réservoir, la Flamme, la Roulotte, le Chapeau Stetson, etc.

L’année mondiale de l’astronomie sera une occasion extraordinaire d’amener les gens à s’intéresser aux merveilles du ciel. Certes, les activités scientifiques nous permettront de montrer la beauté des panoramas célestes et de mieux faire comprendre comment fonctionne l’univers. Mais n’oublions pas non plus ceux qui ne s’intéressent pas à la science et qui sont plutôt interpellés par la poésie. Peut-être pouvons-nous leur montrer que le ciel et ses mythes sont tout aussi fascinants. Et qu’en définitive, le ciel n’est pas juste le fief de désignations surannées et de catalogues astronomiques ennuyeux mais qu’au contraire, il est neuf comme au premier jour de la création pour ceux qui veulent vraiment le regarder, le voir, et le contempler.

Thoreau, qui fuyait la civilisation et recherchait la nature sauvage pour mieux se retrouver lui-même, serait ravi d’entendre parler du nouveau cosmos qui se dessine depuis quelques dizaines d’années : un univers soumis non seulement aux lois contraignantes de la mécanique céleste mais aussi à la théorie du chaos, et où ce bel agencement des astres est remis en question périodiquement par les collisions planétaires, les explosions stellaires des novae et supernovae, les galaxies prédatrices, etc. En somme, ce qu’il appelait “ the wilderness of stars and systems invisible to the naked eye “.

Sans doute aurait-il, en définitive, apprécié les dernières découvertes en astronomie. En effet, il pensait que «Les faits les plus intéressants et les plus beaux sont en eux-mêmes poésie