Deux nouvelles ont semé la controverse ces dernières semaines chez nos voisins du Canada anglais. La première concernait la décision de l’Association médicale canadienne (AMC) d’accepter que la compagnie Pfizer finance un programme d’éducation médicale continue à l'intention de ses membres. L’article cite le Dr Arnold Relmkan, professeur émérite à Harvard et ancien rédacteur du New England Journal of Medecine : « Quand on paye le musicien, on peut choisir la musique ».

La deuxième concernait la nomination du vice-président de Pfizer Canada au sein du conseil d'administration des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Une pétition contenant les signatures de 4250 chercheurs provenant tant des milieux scientifiques que de ceux du droit et de l’éthique réclame son renvoi en raison de l’incompatibilité des mandats de l’entreprise pharmaceutique et la mission de promotion de la santé publique des IRSC.

Pourquoi pareille mobilisation contre Pfizer, qui a pour devise : "ENSEMBLE VERS UN MONDE EN MEILLEURE SANTÉ" ? La plus importante entreprise pharmaceutique du monde a admis récemment sa responsabilité dans la mise en marché illégale de plusieurs médicaments dont le Bextra, le Zyvox, le Goedon et Lyrica et devra payer des indemnités totalisant $ 2,3 milliards pour compenser les contribuables, médecins et patients états-uniens. Il s’agit du montant le plus élevé jamais déboursé dans des causes civiles et criminelles reliées à l’industrie pharmaceutique.

Ce ne sont pas les premières frasques connues de Pfizer qui avait dû payer, en 2004, $ 430 millions pour la publicité illégale d’un antiépileptique, le Neurotin, à propos duquel elle aurait caché des données scientifiques en démontrant l’inefficacité. En 2006, le Washington Post révélait un rapport d’experts fait au gouvernement nigérian (mais resté confidentiel) sur une expérience menée sur une centaine d’enfants victimes d’une épidémie de méningite à qui on avait administré, sans leur consentement ni celui de leurs parents, le Trovan, un antibiotique non reconnu médicalement. L’approbation d’un comité d’éthique de la recherche dont se targuait Pfizer s’était avérée une pure fabrication du chercheur principal responsable de l’expérience.

L’indignation des scientifiques, éthiciens et juristes du Canada anglais contraste avec l’euphorie qui accueille au Québec les tentatives de Pfizer pour se refaire une image à coups de millions. C’est ainsi que le FRSQ (1) affiche fièrement sur son site Web un partenariat de trois ans avec Pfizer dans le financement de « projets de recherche multi-institutionnels novateurs de grande envergure dans le domaine de la santé humaine qui présentent un fort potentiel de transfert technologique et de commercialisation ». Les deux premiers projets issus de ce partenariat ont trait à la génétique, et c’est tout aussi fièrement que Génome Québec (dont j’ai parlé dans mon blogue précédent) se fait l’écho de cette annonce.

Comment expliquer la complaisance au Québec d’organismes de recherche à l’égard d’une entreprise considérée ailleurs comme criminelle ? « Follow the money », dirait-on au sud de la frontière. Ça peut expliquer le silence de chercheurs du domaine biomédical, mais qu’en est-il de celui des nombreux juristes et éthiciens de la santé du Québec ? Eh! bien, on ne sera pas étonné en vérifiant que parmi les principaux organismes subventionnaires de la recherche dans les domaines du droit et de l’éthique reliés à la santé, on retrouve comme par hasard le FRSQ et Génome Québec.

Le journalisme scientifique au Québec, si on le compare à ce qui se fait au Canada anglais et aux Etats-Unis, soulève rarement les problèmes éthiques reliés à l’industrie bio-pharmaceutique d’ici. Manque de ressources ? Insécurité ? Complaisance ? Pourtant, si on y regardait de plus près, peut-être constaterait-on que conflits d’intérêts, silences complices et collusions ne sont pas l’affaire que des municipalités et de l’industrie de la construction !

(1) Fonds de la recherche en santé du Québec. Il s’agit de l’organisme subventionnaire québécois correspondant aux Instituts de la recherche en santé au Canada. À noter : étrangement, il est sous la juridiction non pas du Ministère de la santé et des services sociaux, mais du Ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation. Allez savoir pourquoi...?