Autre action

Blogue

La science doit-elle être assujettie au développement industriel?

Florence Piron, le 29 juin 2010, 9h00

Pour réagir à la stratégie scientifique du Québec, créons une Commission citoyenne de la recherche scientifique.

MULTIRACIAL HANDS MAKING A CIRCLE
Cliquer sur la photo pour agrandir
MULTIRACIAL HANDS MAKING A CIRCLE

La stratégie québécoise de la recherche et de l'innovation 2010-2013 a finalement été publiée par le gouvernement québécois. Sur le site du ministère responsable, on peut lire cette description sans ambiguïté de la mission de cette stratégie: elle "appuie activement le développement économique d’un Québec prospère en misant sur la recherche, la science et la technologie. Elle favorise l’innovation et la commercialisation de produits en vue de créer davantage de richesse." Les journalistes ont bien compris le message: un article de la Presse canadienne, intitulé "Québec dégage 1 milliard pour intensifier la recherche et l'innovation" fait état dès son titre du coeur de cette nouvelle stratégie scientifique publique : la science est un investissement et doit rapporter (mais à qui?). L'article dit ceci: "le ministre Gignac a dit vouloir imposer un nouveau branding pour le Québec, autour de la bannière «Recherche-Québec». Sa stratégie 2010-2013 vise à soutenir directement la reprise, a dit le ministre, car «les pays qui pourront prendre les devants de la reprise économique, ce sont les pays qui vont investir dans la recherche et l'innovation».

Je suis frappée par l'absence de débat sur la conception ouvertement utilitaire et instrumentale de la recherche scientifique que promeut désormais notre gouvernement (à l'instar du gouvernement fédéral). Une science socialement pertinente, non coupée de la société qui la fait vivre, est essentielle. Mais cela n'implique pas une science assujettie au développement économique et industriel! Est-ce que cette annonce signifie que seuls les travaux de recherche qui visent une commercialisation et une augmentation de la productivité seront soutenus par l'État? Qu'en sera-t-il de la recherche fondamentale, de la recherche en sciences humaines et sociales, de la recherche collaborative ou de la recherche exploratoire? Le gouvernement les tolèrera-t-il tant que d'autres recherches, plus sérieuses et "nécessaires" produiront les rendements escomptés? Est-ce vraiment la science que veulent les citoyens québécois? Où est le souci du bien commun dans ce discours technocratique? Comment l'État peut-il en même temps tenir ce discours qui fait de la science une activité industrielle en ignorant sa dimension imaginative, aventureuse, expérimentale et, d'un autre côté, prétendre vouloir intéresser les jeunes et les citoyens en général à la science?

Cette courte vue, obséquieusement respectueuse du dogme de l'économie du savoir, est désolante. Nous, citoyens québécois, devons générer collectivement un autre discours, une autre conception de la science qui l'ancre dans notre définition du bien commun, dans nos valeurs collectives (dont la croissance économique peut ou non faire partie).

J'annonce ici la création prochaine d'une Commission citoyenne de la recherche scientifique au Québec.
Le mandat de cette Commission sera le suivant :

1) Analyser les orientations de la science québécoise telles qu’énoncées par les décideurs et les institutions scientifiques et les évaluer par rapport aux valeurs collectives et au bien commun de la société québécoise tel qu’exprimé notamment dans la Charte des droits et libertés de la personne (et non uniquement par rapport à des objectifs de croissance économique).

2) Définir, à la suite de cette analyse, ce que serait l'idéal scientifique des citoyens québécois : choix des thèmes de recherche, allocation des ressources publiques, reddition de comptes, participation des acteurs, diffusion des connaissances, modération des débats éthiques, responsabilité des universités et des centres de recherche.

3) En fonction de cet idéal, réaliser des évaluations ou des études d’impact de certains grands projets scientifiques afin de faire des recommandations à leur sujet avant leur démarrage, puis en faire un suivi.

4) Analyser les rapports annuels des institutions scientifiques afin de vérifier l’utilisation des ressources publiques qui y est faite.

5) Organiser des débats publics sur les enjeux d’éthique des sciences suscités par les travaux scientifiques au Québec, y compris sur l’allocation des ressources publiques aux institutions scientifiques.

6) Informer adéquatement les citoyens des résultats de ses travaux.

Cette Commission pourra également créer, à l’image de la Fondation sciences citoyennes (France), un observatoire de l’expertise scientifique, un observatoire des choix scientifiques, un observatoire du lobbying scientifique, ou encore un observatoire du journalisme scientifique. Elle aura un pouvoir d’initiative pouvant la conduire à mener des consultations ou des enquêtes sur des sujets précis comme, par exemple, les politiques d’intégrité scientifique en vigueur dans les universités et centres de recherche et la façon dont elles sont appliquées ou encore la teneur des contrats entre l’industrie pharmaceutique et les chercheurs en sciences de la santé.

Cette Commission indépendante aura le statut d'une coopérative de solidarité et accueillera à titre de membre des citoyens chercheurs, des citoyens industriels et des citoyens non-chercheurs. Elle sera financée par des cotisations individuelles, des dons et des subventions.

Si vous souhaitez vous joindre au noyau fondateur ou recevoir des informations, écrire à: Florence.Piron@com.ulaval.ca

1 commentaire

Portrait de Opinio juris

Suite à la lecture de votre billet, me voilà littéralement déchiré. Mon côté juriste, un peu effronté, vous l'en excuserez, fronce le sourcil. C'est que le Ministre a bel et bien raison lorsqu'il énonce que le Québec accuse un grave retard en innovation. Le problème, ce sont les chiffres. On se base sur des chiffres. Le nombre de brevets délivrés, la quantité de spin-off dérivés des universités, les sommes attribuables à des licences commerciales, etc. J'aimerais bien que l'on se base, au moins parfois, sur le niveau d'éducation scientifique de la population, sur la diffusion active du savoir et sur la participation de nos chercheurs, mais les satanés chiffres prennent le dessus... Et ils ne mentent pas: le Québec est en retard. Le petit milliard est donc décidément le bienvenu! Vision trop économiste, trop administratrice, vous en excuserez encore ma facette juriste cliché.

En revanche, d'un autre côté, le scientifique en moi suivrait volontiers votre étendard en hommage à une politique scientifique plus ouverte, plus curieuse, plus chercheuse. C'est pourquoi je dis: «Chapeau!» à cette initiative de Commission citoyenne de la recherche scientifique. Ce sont de tels organismes, si insolites soient-ils parfois, qui donnent un pouls différent de celui des lobbies industriels à notre Gouvernement. Avec un mandat aussi bien établi, je ne doute point que cette organisation se fasse entendre d'ici peu. J'ai hâte de suivre son développement!

Jean-Raphaël Champagne