En Norvège, comme dans la plupart des pays scandinaves ou de l’Europe du Nord, c’est la sage-femme qui constitue l’épine dorsale des maternités dans les hôpitaux publics.

Ça m’arrangeait, moi qui voulais participer activement à l’accouchement de ma blonde en attrapant le bébé à la sortie, je supposais qu’une sage-femme serait plus ouverte à cette idée qu’un médecin de la vieille école. J’avais raison plus que je ne me trompais.

La sage-femme qui nous accompagnait m’a d’abord demandé dans un geste de recul si j’étais médecin pour prétendre vouloir faire une chose pareille. Entre deux contractions, ma blonde est intervenue: c’est la pratique au Canada français, c’est le père qui attrape le bébé.

J’ajoutai que c’était une tradition héritée des Indiens d’Amérique, du peuple innu, c’était par ce rituel que nous devenions père.

Mensonges, bien sûr, mais nous avions certainement plus de chances de faire accepter notre requête en la mettant sur le dos de l’exception culturelle. Le courant politically correct passe très bien en Norvège.

Le bébé se faisant attendre, un autre quart de travail a commencé et une autre sage-femme, plus jeune, a pris la relève. Celle-là s’est spontanément montrée enthousiaste envers le projet et, tout en s’occupant de ma blonde et en surveillant les machines qui informaient de l’état du bébé, a entrepris de me donner un cours accéléré qui pourrait avoir pour titre : accouchement de brousse 101. Pour prévenir les déchirements, très important de retenir la tête lorsqu’elle va se pointer, un peu comme on retient un bouchon de champagne d’être projeté au plafond.

Sauf que la tête ne se pointait pas malgré des heures de vives contractions.

Comme 70 % des Norvégiennes, ma blonde ne voulait pas d’épidural. Toute une gamme d’anesthésiants alternatifs sont offerts : bain chaud (dans lequel il est également possible d’accoucher), acupuncture, sacs de riz chaud et masque à gaz hilarant. Un mélange d’oxygène et de nitrogène pas si hilarant (pour les besoins de ce texte scientifique, je l’ai essayé pendant que la sage-femme avait le dos tourné). Le masque a surtout pour effet de calmer la parturiente en l’obligeant à se concentrer sur sa respiration.

Bien que le bébé commençât à dépasser un délai raisonnable, le recours à la césarienne n’a jamais été envisagé. Soulignons que le taux d’accouchement par césarienne en Norvège tourne autour de 16% alors qu’il atteint 25% au Canada. En Amérique du sud, notamment au Brésil, au Mexique et au Chili, les taux peuvent grimper jusqu’à 60%. (1)

Il semble que plus un système de santé est mené par des intérêts privés, plus le taux d’accouchements par césarienne grimpe : plus rémunérateur pour le médecin, plus rentable pour l’hôpital. Quand on sait que la césarienne augmente les risques de complications pour un accouchement suivant, est-ce à dire qu’au Canada et ailleurs, la santé des femmes fait les frais d’une logique productiviste ? C’est bien ce que pense l’obstétricien que j’ai rencontré.

* * *

Après l’accouchement, qui s’est déroulé tel qu’on le souhaitait, et l’évaluation sommaire du nouveau-né, le repas national nous a été servi dans un cabaret orné du drapeau norvégien : boulettes de viande hachée et patates nappées de sauce brune.

Ensuite, un bolide qui ressemblait à un kart de golf nous a amené à l’hôtel de l’hôpital où nous passerons les deux jours suivants. Gratuit pour la mère et tarif subventionné pour le père, 250 couronnes par jour, soit une quarantaine de dollars.

Tout y est comme dans un hôtel normal, avec la télé câblée et un excellent buffet au rez-de-chaussée, à la différence près que les chambres sont munies de toutes les installations nécessaires aux soins du nouveau-né. On y rencontre le médecin pour une batterie de tests élémentaires – ossature, mouvement, audition, dépistage de la jaunisse et de la phénylcétonurie. Aussi, une armée d’infirmières patrouillent les corridors de l’étage. Elles distribuent des conseils aux nouveaux parents et animent des ateliers sur la remise en forme des mères.

Infirmières qui règnent en maîtres dans cet hôtel et qui offrent un beau symbole de l’interventionnisme protecteur de l’État norvégien : à tout moment elles font irruption dans la chambre sans attendre qu’on leur dise d’entrer : «Ne t’inquiètes pas, des garçons qui traînent en bobettes on voit ça à longueur de journée »…

(1) entretien personnel avec Bjørn Backe, obstétricien en chef de l’hôpital St-Olav, Trondheim.