Le téléphone sonne et une dame me demande, la voix angoissée, si le fait d’avoir bu régulièrement de l’eau en bouteille a compromis sa santé. Elle vient d’apprendre par les médias que ces bouteilles sont contaminées par de l'antimoine, une substance « dont la toxicité est semblable à celle de l'arsenic »...

Nous recevons régulièrement des appels de ce genre à l'Organisation pour la science et la société de l’Université McGill.

Car il est vrai que les manchettes nous bombardent d’information inquiétante... bisphénol A dans les boîtes de conserve, mercure dans le poisson, aluminium dans les antisudorifiques. Il n'est pas étonnant que pour plusieurs, l'adjectif normalement associé avec « produit chimique » soit « toxique ». Pas étonnant non plus que les dames qui font goûter des échantillons d’aliments dans les supermarchés affirment sans ambages que ceux-ci ne contiennent «aucun produit chimique ».

Les raisons pour lesquelles nous en sommes arrivés là sont complexes et variées. L'industrie chimique doit assumer une grande part de responsabilité. Pendant trop longtemps, elle a ignoré les problèmes dont elle était responsable. On justifiait le déversement de déchets dans les cours d'eau par la phrase à l'emporte-pièce « la solution à la pollution est la dilution ». Les chercheurs sont aussi coupables d'annoncer de manière prématurée des résultats qui sont invalidés par des études subséquentes.

La saga du café me vient à l'esprit. Dans les années 1980, une étude avait établi un lien entre la consommation de café et le cancer du pancréas. Plus tard, une autre étude plus poussée nous rassurait en nous informant qu'il n'y avait pas de relation entre les deux. Puis, récemment, des chercheurs de l'Université Rutgers, au New Jersey, nous apprenaient que leurs études sur des souris indiquaient que la caféine offre une protection contre le cancer de la peau, mais seulement si la caféine est appliquée sur la peau. Ceci limite l'utilisation chez les humains. Enfin, les médias eux-mêmes contribuent grandement à cette chimiophobie en faisant peur aux gens avec des manchettes spectaculaires. Il y a quelques années, un quotidien claironnait à la une la découverte dans les pommes d'un composé potentiellement toxique, la morpholine. Après vérification, il s'est avéré que la morpholine ne représentait pas vraiment un danger. Le quotidien en question a eu l'intégrité d'apporter une brève correction quelques jours plus tard, en page 5.

L'arbitre ultime demeure le public et il existe quelques outils qui peuvent l'aider à évaluer de manière rationnelle les nouvelles qui risquent de l'affecter. Tout d'abord, il ne faut pas fonder son jugement sur une annonce faite par communiqué de presse, par exemple. Avant de paniquer, il faut attendre qu'un consensus émerge de plusieurs études publiées dans des sources approuvées par la communauté scientifique. Mais avant tout, cette évaluation demande une compréhension de la notion de risque.

Il importe de savoir que, comme le disait déjà Paracelse au 16e siècle, Sola dosis facit venenum – c'est la dose qui fait le poison! Dans le cas de l'antimoine dans l'eau embouteillée, par exemple, il faut savoir que celui-ci provient de la fabrication du plastique des bouteilles, où on l’utilise comme catalyseur. Les concentrations d'antimoine trouvées par les chercheurs étaient de l’ordre du milliardième de gramme par litre d'eau. Pour consommer une quantité d'antimoine toxique, une personne devrait boire un minimum de 250 litres d'eau d'affilé. De plus, l'eau elle- même peut être bien plus toxique que l’antimoine. On a répertorié plusieurs cas de personnes qui sont mortes après avoir bu aussi peu que 8 litres d'eau. Nous nous inquiétons au sujet de quantités infinitésimales de toxines alors que nous gaspillons l'énergie et contribuons à l'effet de serre en utilisant de l'eau embouteillée. Dans bon nombre de villes, l'eau du robinet est pourtant d'excellente qualité.

Un autre facteur à considérer est que corrélation ne veut pas dire causalité. Il est possible que deux phénomènes se produisent en même temps sans qu'ils soient reliés l'un à l'autre. Lorsqu’on me dit : « ...quand Israël a réduit l'utilisation des pesticides, les décès dûs au cancer du sein ont chuté de plus de 30 % », je rétorque « ...et savez-vous qu'en Europe, le taux de natalité a diminué en même temps que les populations de cigognes ».

Il importe aussi de savoir que beaucoup d’études faites sur des animaux ne sont peut être pas applicables à l'être humain. Une étude a démontré que le colorant rouge no 3 – celui qui colore les cerises dans les salades de fruits en boîte – causait des tumeurs de la thyroïde chez les rats mâles (pas les femelles). Celles-ci se développaient après l’ingestion de l'équivalent humain de 14 000 portions quotidiennes de salade de fruits pendant 70 ans. Selon moi, le problème avec ces soi-disant salades de fruits réside surtout dans les énormes quantités de sucre qu'elles contiennent.

En conclusion, pour avoir le plus de chance de vivre longtemps et pleinement, il faut se concentrer sur les facteurs de risque responsables de la majorité de décès prématurés en Amérique du Nord, soit l'obésité et le tabagisme. Il y aussi le stress. Quand vous apprenez qu'une nouvelle étude cause tel ou tel problème, prenez cela avec un grain de sel, sans plus...nous en consommons déjà beaucoup trop. Puis la situation n'est pas si catastrophique. L'année dernière, nous avons établi un nouveau record d'espérance de vie, à savoir 80,2 ans.

Nota bene: Cette chronique a déjà été publiée dans Découvrir, le magazine de l'ACFAS, mais je pense qu'elle est toujours d'actualité.

- Le site de l' Organisation pour la science et la société de l'Université McGill .