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La fluoration de l’eau, suite et… fin?

Ariel Fenster, le 1 avril 2011, 10h04

Introduite en 1958, la fluoration de l’eau potable a eu pour résultat une réduction spectaculaire du nombre de caries chez les enfants. Les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies des États-Unis classent la fluoration comme l’un des dix plus grands succès de santé publique du 20e siècle, ex æquo avec la vaccination.

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La fluoration de l’eau, suite et… fin?

Mais, depuis beaucoup de choses ont changé. Aujourd’hui, les enfants des communautés où l’eau est fluorée sont exposées à de multiples sources de fluor, notamment dans la presque totalité des dentifrices. Il est aussi présent dans les suppléments comme les gouttes, les rince-bouches et les pastilles. Les aliments, comme les jus de fruits reconstitués préparés avec de l’eau à laquelle du fluor a été ajouté, peuvent également contribuer à l’apport total. Finalement, les enfants peuvent aussi recevoir du fluor de manière topique lors de visites chez le dentiste. Par conséquent, certains, dont des scientifiques, se demandent s’il n’est pas temps de réévaluer la pratique.

Il ne fait pas de doute qu’une dose optimale de fluor réduit de manière significative l’incidence des caries. Il s’agit plutôt de déterminer la dose optimale ainsi que la manière la plus appropriée de la fournir à l’enfant. Tous s’entendent pour dire que lorsque le fluor est présent dans l’eau potable, la concentration optimale est d’environ 0,7 mg/L.

Mais l’augmentation des cas de fluorose chez les enfants porte à croire que certains d’entre eux reçoivent plus que la dose optimale. Ce qui n’est pas étonnant, si l’on considère les autres sources de fluor mentionnées plus haut. La fluorose est causée par un excès de fluor et affecte l’émail des dents, lequel devient déminéralisé et poreux. Dans la majeure partie des cas, le problème est de nature esthétique et les personnes qui en sont atteintes voient apparaître sur leurs dents des taches ainsi que des stries blanches. Dans des cas plus graves, des taches brunes se forment et les dents se fissurent. À l’issue d’une étude menée à Toronto, où l’eau est fluorée, les chercheurs ont constaté des signes de fluorose chez environ 12 pour cent des enfants de sept à treize ans; une donnée qui incite à la réflexion.

Les opposants à la fluoration de l’eau agitent le spectre de problèmes plus sérieux. Entre autres, celui d’un lien entre la fluoration de l’eau est l’ostéosarcome; une rare forme de cancer des os qui frappe surtout les garçons de moins de 19 ans. Les opposants puisent leurs arguments dans une étude effectuée en 1990 auprès de rats exposés à des concentrations très élevées de fluor dans l’eau. Dans ces conditions, les auteurs rapportent un risque accru d’ostéosarcome - uniquement chez les rats mâles. Les concentrations auxquelles les rats étaient soumis - de l’ordre de 100 à 175 mg/L - sont sans commune mesure à celles auxquelles sont exposées les personnes consommant une eau fluorée à un niveau d’environ 0,7 mg/L. Malgré cela, lorsque des scientifiques ont répété cette étude à des concentrations de fluor encore plus élevées, aucune augmentation quant à l’incidence d’ostéosarcome n’a été observée. Finalement, aucune des nombreuses études épidémiologiques effectuées en Amérique du Nord n’a mis en évidence un lien entre la fluoration de l’eau et l’incidence de l’ostéosarcome chez l’humain.

L’aspect éthique est néanmoins un argument valable avancé par les opposants à la fluoration. Bien que cette dernière ne soit efficace que chez les enfants, le fluor étant ajouté à l’eau, la population dans son ensemble y est soumise, qu’elle le veuille ou non. Ce à quoi les défenseurs de la fluoration répliquent qu’il s’agit là du prix à payer pour contribuer au bien public. Ils ajoutent que la fluoration de l’eau protège surtout les enfants issus de milieux défavorisés qui n’ont pas accès à des soins dentaires. Si l’on considère les nombreuses autres sources de fluor, tout au moins dans les pays développés, cet argument est de moins en moins valable. D’ailleurs, les plus récentes études indiquent qu’il y n’y a essentiellement aucune différence quant à l’incidence de caries entre les villes où l’eau est fluorée - dont Toronto - et celles où elle ne l’est pas - dont Vancouver.

Mentionnons qu’outre les pays nord-américains, rares sont ceux qui fluorent l’eau potable. En Europe, bien que l’eau de la plupart des pays ne soit pas fluorée, le taux de caries n’est pas supérieur à celui enregistré en Amérique du Nord. Notons qu’en France, bien que le sel peut être fluoré, le consommateur peut néanmoins opter pour du sel qui ne l’est pas.

Au Canada, les plus récentes données indiquent qu’encore 45 pour cent des habitants ont accès à de l’eau fluorée, quoique cette pratique soit de moins en moins courante. En mars 2010, la ville de Calgary a décidé de mettre fin à la fluoration de l’eau, ce qu’a fait la ville de Québec en 2008. L’eau montréalaise n’a pour sa part jamais été fluorée. Les provinces canadiennes affichant les taux de fluoration les plus bas sont le Québec (7 pour cent), la Colombie-Britannique (4 pour cent) et Terre-Neuve (1,5 pour cent). L’Ontario affiche quant à elle le taux de fluoration le plus élevé (75 pour cent). Il faudrait vérifier qui, entre les Torontois et les Montréalais, affichent le plus beau sourire.

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LES MANCHETTES SCIENTIFIQUES d’Ariel Fenster
L’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill présente des capsules sur des sujets défrayant l’actualité scientifique. Plus de renseignements sur ces sujets, ou d’autres d’intérêt général, sont disponibles en communiquant avec Ariel Fenster.

Professeur Ariel Fenster
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