L’humanité n’a jamais eu peur des grands défis, voire des «missions impossibles». Une chance. Car à en croire tous les rapports d’experts — alarmants ou alarmistes — qui s’empilent dans certains recoins du web, ce ne sont pas les «missions impossibles» qui vont manquer au cours des prochaines décennies.

Il y a bien sûr les défis environnemental et climatique, dont on connaît déjà assez bien les tenants et aboutissants (même si ça ne paraît pas toujours, je vous l’accorde). Et il y a aussi l’«autre» grand défi — social, économique et humanitaire — que l’humanité devra relever au 21e siècle, peut-être un peu moins connu celui-là : le défi dit agroalimentaire. Un défi colossal qui consistera à nous donner les moyens de nourrir non plus 6, ni même 7, ni même 8, mais bien... 9 milliards d’individus. Car c’est bien 9 milliards que nous serons vers le milieu du 21e siècle, selon les plus récentes projections de la Division des populations des Nations Unies.

Environnement et alimentation : un seul et même défi ?

Évidemment, on aurait sans doute tort de voir là deux défis différents — environnemental, d’une part, et agroalimentaire, d’autre part. Car les problèmes qu’ils soulèvent sont très étroitement — et intrinsèquement — liés. Pour s’en convaincre, il suffit de songer aux énormes et multiples impacts environnementaux que pourrait avoir une superproduction agroalimentaire destinée à nourrir 9 milliards d’humains... Ou à l’inverse, de penser aux conséquences potentiellement dramatiques que pourraient avoir les changements climatiques ou les problèmes environnementaux sur les activités et productions agricoles — et donc sur les populations qui en dépendent pour se nourrir.

Il s’agit donc au fond d’un seul et même défi : celui de nourrir (et de répondre aux divers besoins...) de 9 milliards d’êtres humains, tout en nous assurant que la «planète» — la biosphère et ses écosystèmes, dont nous dépendons aussi pour notre survie — peut «tenir le coup».

« 9 milliards » : le chiffre-épouvantail de l’industrie agroalimentaire

Mission impossible ? Peut-être pas. Mais ce sera certainement l’un des plus grands défis que l’homo sapiens aura eu à relever au cours de son histoire. Il s’agira donc de nourrir 2 milliards de «nouveaux humains» — lesquels vivront surtout dans des pays encore sous-développés (notamment en Afrique et en Asie). C’est-à-dire dans des régions où, déjà aujourd’hui, plus d’un milliard d’humains souffrent de malnutrition chronique...

Pour répondre aux besoins alimentaires de 9 milliards d’humains, on estime généralement qu’il faudra accroître la production agroalimentaire mondiale d’environ 70%. La plupart des spécialistes s’entendent aujourd’hui sur ce chiffre. Mais si la nécessité d’une telle augmentation de la production fait généralement consensus, il en va tout autrement en ce qui concerne la manière et les moyens qu’il faudrait privilégier pour y parvenir.

Très nombreux sont ceux qui croient — ou veulent croire — que la seule solution sérieuse pour répondre au grand défi alimentaire réside dans les méthodes développées par la grande industrie agroalimentaire. Les projections démographiques — et le fameux chiffre des «9 milliards» — sont d’ailleurs souvent agitées tel un épouvantail par ses représentants, laissant ainsi sous-entendre que seule une superproduction industrielle pourra nourrir un aussi grand nombre de personnes. Ce qui voudrait probablement dire aussi de mettre à profit toutes les techniques de cette agriculture dite «conventionnelle», y compris les méthodes disons un peu moins «conventionnelles», comme la production d’organismes génétiquement modifiés (OGM).

De nombreux appuis chez les scientifiques

Il se trouve évidemment plusieurs scientifiques pour défendre ces solutions et agiter l’épouvantail aux côtés de l’industrie agroalimentaire. On en a eu encore un bel exemple lors du dernier congrès de l’Association américaine pour l’avancement de la science (AAAS), qui s’est tenu en février à Washington. Lors d’une conférence intitulée «How Can the World Feed 9 Billion People by 2050 Sustainably and Equitably?», la nouvelle présidente de l’AAAS, aussi biologiste à la Pennsylvania State University, Nina V. Fedorrof, expliquait ainsi ce point de vue largement partagé dans la communauté scientifique, notamment américaine :

«L’agriculture la plus efficace et la plus productive aujourd’hui est celle du secteur privé [i.e. industriel]. Si nous sommes sérieux lorsque nous disons vouloir nourrir plus de personnes en utilisant moins d’eau, d’énergie et de terres, nous devons investir nos ressources là où elles nous rapporteront le plus en retour.»

Mme Fedoroff, qui était jusqu’à tout récemment conseillère scientifique et technologique au Secrétaire d’État et à l’Agence du Développement international (USAID) américains, en a aussi profité pour dénoncer ce qu’elle appelle le «romantisme agricole» en vogue dans les pays occidentaux, qui amène à «conspuer l’agriculture industrielle» et à idéaliser les petits producteurs indépendants. Du même souffle, elle dénonçait aussi ceux qui alimentent la phobie des OGM ainsi que les réglementations qui en encadrent ou en empêchent l’utilisation, plaidant que «les humains modifient les animaux et plantes agricoles depuis déjà 10 000 ans» (un argument de prédilection chez les défenseurs des OGM).

Et Mme Fedoroff n’est évidemment pas la seule scientifique à défendre ce point de vue. À ses côtés lors de la conférence, un autre chercheur réputé abondait dans le même sens : Charles Godfray, biologiste et écologue à l’Université Oxford, qui a récemment participé à l’écriture d’un important rapport du Government Office for Science (Royaume-Uni) sur la question de l’alimentation et de l’agriculture ( The Future of Food and Farming , publié en janvier dernier). La solution qu’il préconise pour relever le grand défi agroalimentaire? D’abord un investissement massif dans la recherche et les technologies, y compris dans le développement des OGM : «Nous n’avons pas le luxe de nous passer des technologies modernes comme les OGM», déclarait-il en faisant allusion au contexte de la crise alimentaire — ajoutant toutefois que les «OGM ne sont pas non plus une “solution miracle”» (a silver bullet).

Les risques du « tout-industriel »

Pour un grand nombre de scientifiques, d’industriels et de politiques — et peut-être même pour la majorité d’entre eux —, la seule solution sérieuse pour dénouer la crise alimentaire mondiale résiderait donc dans les techniques de l’agriculture dite conventionnelle, c’est-à-dire intensive, massive et industrielle.

Ont-ils raison? Intuitivement, on pourrait bien sûr le croire: il serait sans doute absurde de se fier aux «petits producteurs indépendants» et aux «fermes familiales» pour doubler la production agroalimentaire mondiale et répondre aux besoins alimentaires de 9 milliards d’humains. Surtout en sachant que cette population mondiale, en 2050, vivra en très grande majorité (70 %) dans de grandes villes, avec tous les problèmes logistiques d’approvisionnement que cela pourra entraîner.

Et pourtant, comme je le soulignais précédemment, cette solution du «tout-industriel» est bien loin de faire l’unanimité. Et ce ne sont pas seulement les «écologistes romantiques» qui remettent en question cette soi-disant panacée industrielle, mais aussi plusieurs scientifiques et spécialistes de la question agroalimentaire.

Car par-delà les conséquences écologiques et environnementales dramatiques que pourrait avoir cette superproduction industrielle mondiale, on pourra aussi se demander s’il n’est pas pour le moins risqué de laisser à de grandes entreprises privées — dont le seul but est de maximiser leurs profits — le soin de produire et distribuer équitablement les ressources nécessaires pour nourrir 2 milliards de «nouveaux humains» (qui, rappelons-le, vivront majoritairement dans des pays en développement).

Mission impossible ?

Pourquoi serait-ce risqué ? Parce qu’aujourd’hui même, alors que la population mondiale n’est «que» de 7 milliards, la grande industrie agroalimentaire ne parvient absolument pas à résoudre la crise alimentaire (certains diront même qu’elle contribue à l’aggraver), laissant pas moins d’un milliard d’êtres humains souffrir de malnutrition chronique. Alors pourquoi y parviendrait-elle davantage en 2050?

Les grandes entreprises agroalimentaires ne sont pas des agences de développement international : à moins que ce ne se soit dans leur intérêt — ce qui serait bien surprenant —, elles ne chercheront pas à fournir des ressources alimentaires suffisantes à tous les êtres humains — et notamment à ceux, très nombreux, qui n’auront pas les moyens de les acheter...

Mais si nous ne pouvons pas compter sur les grandes entreprises privées pour nourrir 9 milliards d’humains en 2050, alors à qui diable pouvons-nous nous fier? Et dans ce contexte, le grand défi agroalimentaire du 21e siècle ne devient-il pas en quelque sorte une «mission impossible»?

À suivre.

LCR

Ce billet a été écrit dans le cadre d'un travail d'équipe pour le cours RED2301 - Problèmes de vulgarisation, donné par Pascal Lapointe, à l'Université de Montréal à la session d'hiver 2011.