Pas de science dans la campagne électorale canadienne? Rien de nouveau sous le soleil. Les politiciens évitent la science, la contournent, l’ignorent. On n’a de cesse de répéter qu’il faudrait instituer un dialogue. Or, les scientifiques —et les journalistes— se révèlent peu doués.

Prenez le cas des changements climatiques. Tout, dans la formation des scientifiques —et des journalistes— les pousse à présenter des faits, de nouveaux faits, toujours plus de faits, avec cette conviction —ça semble logique, non?— qu’avec suffisamment de faits, « l’autre », en face, finira par voir la lumière.

Mais on a peut-être tout faux.

Je mentionnais le mois dernier, une histoire du Kansas. Ça vaut la peine que vous lisiez le récit complet du New York Times . En gros : au coeur du Kansas, dans ce royaume du bovin et du 4X4 où on ne voudrait pas voir Al Gore en peinture, où plusieurs associent le réchauffement climatique à une invention de gauchistes de l’est —la « clique du plateau » new-yorkaise, quoi— voici pourtant des résidents du Kansas qui se mobilisent pour économiser l’énergie.

Les environnementalistes du Kansas —oui, ça existe— n’ont pas convaincu leurs voisins en expliquant pourquoi le réchauffement climatique est une réalité et ce qui distingue une recherche scientifique d’une opinion. Ils ont choisi de parler le même langage que leurs voisins : il est important de « défendre l’indépendance énergétique des États-Unis », il faut « rendre l’Amérique plus forte », etc.

En d’autres termes, le truc, c’est : se découvrir des valeurs communes. Plutôt que de balancer des faits avec la subtilité d’un marteau-piqueur.

Ou, en termes encore plus simples, le truc, c’est : dialoguer.

Vulgarisation = Psychologie?

Beaucoup de vulgarisateurs le font déjà sans s’en rendre compte. Quand ils expliquent, mais en ajustant leur discours à leur auditoire. Quand ils prennent position sur un enjeu politique, mais en se mettant à l’écoute des attentes de l’autre, et de ses connaissances, et de ses préjugés. S’ils y parviennent, c’est de la bonne vulgarisation.

Mais c’est aussi de la banale psychologie. Appelons ça la psychologie des changements climatiques :

[ Nos ] recherches montrent que, pour que l’information sur les sciences du climat soit pleinement absorbée par les audiences, elle doit être communiquée avec le langage approprié, les métaphores et les analogies; combinée avec une narration; rendue vivante à travers du visuel et un scénario; équilibrée avec de l’information scientifique; et livrée par un messager crédible.

C’est extrait d’un quasi-manuel d’instruction : The Psychology of Climate Change Communication, publié par un centre de recherche sur les politiques environnementales à l’Université Columbia de New York. Et si le paragraphe ci-haut peut surprendre certains scientifiques, il apparaîtra en revanche d’une grande banalité aux journalistes : métaphores, analogies, narration, rendre un texte plus vivant... Ben oui. Ce sont toutes là des notions qu’on enseigne en première année dans toutes les écoles de journalisme de la planète.

Mieux encore, tout prof de journalisme expliquera que la base même du journalisme, c’est de s’ajuster à son auditoire :

  • À qui je parle?
  • Va-t-il me comprendre?
  • Comment maintenir son intérêt jusqu’au bout?

Le quasi-manuel d’instruction donne cet autre exemple, américain jusqu’au bout des ongles :

Lorsqu’ils parlent de changements climatiques, les communicateurs devraient cadrer leur message pour qu’il s’ajuste à ce que leur audience sait déjà en matière de sécurité nationale. Par exemple, en parlant à des militaires, les communicateurs pourraient souligner les liens entre les changements climatiques et les conflits potentiels autour de ressources naturelles... En parlant à un groupe de parents, les communicateurs pourraient décrire ce que sera le monde quand leurs enfants seront adultes —quand des problèmes tels que les guerres de l’eau, les pénuries alimentaires et les réfugiés environnementaux pourraient devenir réalité pour les Américains.

Lorsqu’on donne de telles leçons aux futurs journalistes ou communicateurs, ce sont toujours ceux arrivent d’une formation scientifique qui tombent des nues : comment ça, on n’écrit pas introduction-développement-conclusion comme tout le monde? Comment ça, on n’a pas juste à aligner les faits, en enlevant les mots trop compliqués?

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A suivre : Pourquoi mon député ne croit pas en la science (et mon voisin non plus)