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La pratique du "ghostwriting" dans la recherche biomédicale

Florence Piron, le 7 mai 2011, 18h27

Des médecins-chercheurs prestigieux mettent leur nom sur des articles scientifiques qu'ils n'ont pas écrit et qui font la promotion de médicaments en falsifiant ou en fabriquant des données

La pratique du "ghostwriting" dans la recherche biomédicale
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La pratique du "ghostwriting" dans la recherche biomédicale

Grâce à la persévérance de plusieurs chercheurs, comme la professeur Adriane Fugh-Berman de Georgetown University, et à celle des avocats représentant les causes de patients victimes de certains médicaments (Vioxx, Zoloft, Paxil,hormone de remplacement), une pratique scandaleuse des compagnies pharmaceutiques a été récemment mise au jour: le ghostwriting, c'est-à-dire le recours à des auteurs fantômes. De quoi s'agit-il?

Afin de mieux positionner leurs produits sur le marché (auprès des médecins), des compagnies pharmaceutiques mettent au point des "plans de publication" visant à publier, entre autres, un maximum d'articles scientifiques vantant les mérites de leurs produits dans les principales revues médicales (New England Journal of Medicine, etc.). Pour cela, elles embauchent des firmes de rédaction médicale qui mettent au point des articles promotionnels, au style tout à fait scientifique. Si certains de ces textes se contentent de mettre en évidence les bienfaits de médicaments testés dans un essai clinique au détriment d'une présentation claire des effets secondaires, d'autres présentent carrément des données falsifiées ou fabriquées. Dans d'autres cas, il s'agit de "revues systématiques", ces synthèses d'articles très lues par les médecins pressés. Les firmes de rédaction médicale contactent ensuite des médecins prestigieux (des leaders d'opinion) et, contre une rémunération parfois très élevée, leur demandent de signer l'article comme auteur unique. Comme ces médecins n'ont pas été payés directement par la compagnie pharmaceutique, ils ne déclarent pas de conflits d'intérêts qui pourraient attirer l'attention des lecteurs.

Sur la base de tels articles, des médicaments aux effets douteux et même dangereux (Vioxx, Paxil), possiblement onéreux pour le système de santé mais lucratifs pour les compagnies pharmaceutiques, sont prescrits à de nombreux patients. Le procès du Vioxx a permis de recenser des dizaines d'articles de ce type vantant ce médicament antiinflammatoire qui fut retiré en 2004 du marché par la FDA. Récemment, on a découvert qu'un manuel très utilisé de pédopsychiatrie, recommandant l'usage du ritalin, avait été rédigé par une écrivaine fantôme, Sally Laden, payée par la compagnie qui fabrique le ritalin. Les deux auteurs officiels du livre sont Dr. Charles B. Nemeroff, directeur du dpt de psychiatrie à l'University of Miami medical school et Dr. Alan F. Schatzberg, directeur du dpt de psychiatrie à Stanford University School of Medicine...

Cette pratique convoque au moins 6 enjeux éthiques majeurs:

- la falsification d'un texte scientifique dans l'intention de tromper le public
- le manque de rigueur et d'intégrité des auteurs fantômes, dont la conscience est endormie par l'argent ou des promesses de pouvoir
- le manque d'esprit critique des revues médicales ou des maisons d'édition qui acceptent trop facilement des articles ou des livres d'auteurs prestigieux
- l'abus de confiance des médecins qui se fient, pour leur pratique clinique, à la qualité des "donnés probantes" publiées dans les grandes revues
- le manque de balises en droit et en éthique pour contrer ce genre de pratique
- les conséquences désastreuses sur la santé publique de ces "partenariats publics-privés" entre l'industrie et l'Université.

Voici différentes références sur ce sujet déjà évoqué en 2009 par l'Agence Science Presse - pour ceux qui ne croiraient toujours pas une telle ignominie de la part de l'industrie pharmaceutique et des vedettes de la recherche biomédicale!!

http://www.law-lib.utoronto.ca/ghostwriter/bibliography2.html (un atelier sur la question qui a eu lieu mercredi dernier à Toronto, auquel j'ai assisté)
http://www2.macleans.ca/2011/05/06/the-murky-world-of-academic-ghostwrit...
http://www.formindep.org/Le-ghostwriting-ou-l-ecriture-en.html
http://www.plosmedicine.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pmed....
http://www.plosmedicine.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pmed....
http://www.guardian.co.uk/science/2005/apr/21/science.research
http://dangerousprescriptiondrugs.weebly.com/pharma---ghostwriters.html
http://www.themarknews.com/articles/5110-is-drug-research-turning-into-a...

11 commentaires

Portrait de Mathieu G.

Si cela est bien vrai, je suis d’accord avec vous que le ghostwriting est une pratique inacceptable. Toutefois, je me demande pourquoi est-ce que vous vous acharnez à toujours voir d’un mauvais œil les activités de l’industrie pharmaceutique et biomédicale? Selon ce que je comprends de vos commentaires, vous présentez toujours ces industries comme corrompues et dénudées de toute conscience sociale. Est-ce vraiment une industrie si malfaisante, un Empire du Mal?

Portrait de fpiron

C'est une industrie. Elle vise à défendre ses intérêts et le fait très bien. Ses intérêts ne coïncident pas avec l'intérêt public. Par exemple, comme le disait si bien le Dr Knock, elle a besoin que les gens soient malades, si possible longtemps et même pour toujours (de manière chronique). Elle vise à transformer les individus en des consommateurs de médicaments parce que c'est dans son intérêt. Le problème est que, depuis plusieurs années, il y a une panne d'innovation: les nouveaux médicaments sont rares et n'apportent aucune amélioration notable par rapport à ce qui existe. L'industrie tente de se rattraper et de maintenir ses niveaux hallucinants de profits avec un marketing hyper agressif qui n'hésite devant rien, y compris l'intimidation physique comme l'a montré l'affaire du Médiator en France. On a calculé que l'industrie pharmaceutique investit deux fois plus en marketing qu'en recherche. Pourtant, l'État les subventionne outrageusement pour qu'elles fassent de la recherche. Ce qui m'étonne, c'est qu'il y ait encore des citoyens qui pensent que cette industrie est au service de la santé des personnes... Elle aime bien plus la maladie!

Portrait de Mathieu G.

Bien qu'elles soient toujours aussi mystérieuses, j’imagine que vous avez de bonnes raisons de croire que cette industrie représente le "Côté Obscur" de la science... Un petit bémol par contre; il faut faire attention à ne pas tomber dans des scénarios de fiction qui nuisent à la crédibilité des "opposants au régime" :-)

Portrait de Opinio juris

Mme Piron soulève des arguments intéressants, j'extensionnerais cependant la pratique commerciale du marketing de masse... L'industrie automobile nous pousse à acheter des voitures qui polluent, l'industrie alimentaire nous pousse à manger sucre et gras en quantité littéralement nocive, l'industrie de la cosmétique, l'industrie des télécommunications, l'industrie de l'informatique électronique, même l'industrie du papier hygiénique toujours plus doux et absorbant s'y met... Finalement, l'industrie pharmaceutique n'est peut-être pas la seule bête noire?!! Et avec autant de pression marchande sur le consommateur, la solution réside peut-être davantage en l'éducation de ce surconsommateur. Un mécanisme tout simple d'action-réaction demanderait un peu de sens critique de la part du consommateur. S'il est trop naïf (pour ne pas dire stup*$!%), ce sont des mesures d'éducation qui doivent être mises en place. Bien plus efficace et positif, à mon sens, que d'attaquer les incommensurables lobbies de ces industriels un à un.

Jean-Raphaël C.G.

Portrait de lucas

Au départ la seule motivation des recherches étaient d'aider et d'apporter la santé au monde. Maintenent, faire de l'argent le plus vite possible, les 2 ne s'accompagnent pas très bien, donc on oublie la base et le pourquoi des recherches et on essaie de faire avaler la petite pillule aux naïfs innocents.

Il y a plusieurs exemples comme les anti-depresseurs dont les préscriptions donne une commission au médecin. Inutile et très très dangereux les anti-dépresseurs deviennent de plus en plus populaire.

Allons! modifions notre cerveau, nos hormones et notre système immunitaire, cela nous fera peut-être survivre dans les prochains siècles... ce n'est pas comme si l'espèce humain avait survécu des milliard d'année sans médicaments synthétiques......

Portrait de Mathieu G.

Des commissions aux médecins? Est-ce de vraie allégation ou des histoires de salons?

Portrait de fpiron

Hélas, ce sont de vraies "histoires". Fouillez un peu sur Internet et vous trouverez de nombreux textes qui en témoignent.
Pour répondre à vos questions insistantes sur mes motivations, voici une réponse: je suis une chercheure qui aspire à "une recherche scientifique responsable, pertinente, libre et critique, dégagée des pressions des lobbies économiques, à l'écoute des citoyens, de leurs valeurs et de leur conception du bien commun. Une politique scientifique publique respectueuse de ces aspirations. Une science d'intérêt public.", Je suis aussi une citoyenne qui n'accepte pas les dépenses publiques inutiles et non pertinentes qui n'avantagent qu'une caste privilégiée; qui est révoltée par la misère qui perdure dans nos pays si riches et par le fossé entre le nord et le sud (voir le livre que j'ai co-édité Éthique des rapports nord-sud, PUL). Je suis une chercheure et une citoyenne qui aspire à plus de démocratie scientifique et à plus d'éthique des sciences, comme je viens de l'expliquer dans une conférence.

Portrait de Patrick Paquette

« ce n'est pas comme si l'espèce humain avait survécu des milliard d'année sans médicaments synthétiques… » mais elle la fait entre autres avec une pharmacopée naturelle d’où proviennent près de 50% des composées pharmaceutiques modernes…

Portrait de fpiron

Une bonne partie de cette pharmacopée naturelle vient des peuples autochtones du monde entier auxquels l'industrie pharmaceutique les a parfois pris sans aucune compensation et s'en est servi pour créer des médicaments très vendeurs. On appelle cette autre charmante pratique de l'industrie pharmaceutique le biopiratage ou la biopiraterie.

Portrait de Opinio juris

Cette fois, nous sommes tout à fait d'accord! La biopiraterie qui se produit souvent suite à la bioprospection est une pratique inacceptable. À ce sujet, le billet de Guillaume Lachance est fort intéressant.

Jean-Raphaël C.G.

Portrait de Patrick Paquette

Des composés sans aucun doute outrageusement brevetés par des pharmaceutiques cupides et sans éthique... -_-