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La science, la société et le fossé

Josée Nadia Drouin, le 24 octobre 2011, 21h23

Le récent retrait de Pluton de la liste des planètes illustre bien, selon les auteurs du livre Unscientific America, le fossé existant entre la communauté scientifique et le reste de la société. Rappelez-vous, alors que les astronomes déclassaient l’astre sur la base de considérations très techniques, le grand public lui criait à l’injustice devant la destitution de sa planète bien-aimée.

Ce fossé est particulièrement prononcé aux États-Unis, affirment Mooney et Kirshenbaum. Et les conséquences, des plus dommageables, au moment même où la science est au centre des décisions politiques, influe sur la prospérité du pays et règle le style de vie et les habitudes des citoyens.

Les exemples abondent.

En politique, les décideurs ne seraient pas à même de jauger du rôle, sous-jacent, mais déterminant, qu’occupe la science dans la plupart des dossiers qu’ils pilotent.

La quasi-absence de la science dans les médias traditionnels contribuerait également à accentuer ce fossé.

L’industrie du divertissement, avec ses séries mettant en vedette des scientifiques — CSI, Grey’s Anatomy et Bones pour n’en nommer que quelques-unes – offre sans aucun doute un produit fort sympathique, mais souvent peu plausible scientifiquement parlant…

La science doit reprendre ses droits, martèlent-ils. « Elle doit se faire plus influente qu’elle ne l’est présentement – en politique, dans les médias, dans l’industrie du divertissement et dans la communauté religieuse. »

Quelle solution alors? Il faut peut-être regarder du côté des scientifiques concluent les auteurs dans ce premier chapitre. En trouvant de nouvelles façons de passer leurs messages auprès d’un plus large public…

Et vous, qu’en pensez-vous? Comment qualifieriez-vous les relations entre la communauté scientifique et le grand public? Ce fossé existe-t-il seulement aux États-Unis? Selon vous, la science est-elle aussi déterminante que le prétendent ces auteurs? Les scientifiques sont-ils les seuls à pouvoir réhabiliter la science auprès du grand public?

Prononcez-vous ici dans la zone des commentaires!

Tous les billets sur Unscientific America sont ici.
Tous le billets qui traitent de culture - ou inculture - scientifique sont ici

17 commentaires

Portrait de ydutil

Personnellement, j'ai été des deux cotés de la frontière. La plus grande difficulté est le manque de place. On doit souvent résumer les résultats d'un article de 20 pages qui cite 30 articles aussi long en moins de 350 mots. Il y a alors une perte d'information importante. Son impact le plus négatif est de laisser croire que les scientifiques sont arrivé à leur conclusion en quelques minutes! Leur opinion ne vaut donc pas plus qu'un quelconque quidam.

Un façon de limiter les dommages est de donner accès à l'article scientifique et de lui référer dans le texte. Cela change complétement la perspective.

Portrait de Bruno Lamolet

Yvan : donner accès à l'article scientifique et de lui référer dans le texte.

J'ai souvent entendu cette proposition de la part d'universitaires. Mais tout ce à quoi le public a accès, c'est un résumé incompréhensible sur le site Internet de la revue scientifique. Pour lire l'article au complet? Ça tourne autour de 30$. Et même s'il est gratuit, l'article est encore plus incompréhensible que le résumé. Je ne trouve donc pas ça utile pour le public.

De plus, pour moi, un article grand public n'est pas un résumé de résultats ou d'article scientifique. Il doit plutôt extirper de l'article scientifique l'information, le message ou le résultat qui est d'intérêt public. Puis, mettre ce contenu en contexte. Je ne perçois donc pas le problème de l'espace parfois restreint de la même façon.

Portrait de nadia

Hum... Il est où le bouton "J'aime ton commentaire". Tout à fait d'accord!

Portrait de ydutil

En fait, mis à part les articles de biochimie moléculaire qui sont écrits un jargon incompréhensible, la majorité des articles scientifiques sont lisibles. Surtout, si tu saute par dessus les équations et que tu t'attarde uniquement à l'intro, la conclusion et aux graphiques. Personnellement, je trouve que c'est un gros plus. Dans le domaine de la physique, la norme maintenant est de rendre l'article publique. Cela change complétement la donne.

Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'il y a malgré tout une bonne partie de la population qui possède un minimum de compétence en science et qui peut lire ces articles sans en maitriser toute les subtilités. D'autre part, il ne faut pas oublier que les articles qui se rendent dans les médias ont la propriété d'être vulgarisables.

Portrait de Bruno Lamolet

Yvan : la majorité des articles scientifiques sont lisibles

Pour dire cela, il faut prendre le point de vue du public. En partant, il faut posséder un minimum d'aisance avec le style d'écriture des scientifiques (et en anglais) et avec le format des articles scientifiques qui ne se lisent pas de façon linéaire comme un roman. Très peu de gens savent que ces articles sont écrits en modules.

Ce sont les premières barrières pour un grand public qui n'est pas motivé par la science à priori, qui n'a que son temps de loisirs pour s'informer et qui a accès en un clic à beaucoup d'autres informations très pertinentes, mais plus faciles à comprendre, généralement pas de la science. Ici, je rejoins Josée Nadia.

Puis, il y a le jargon technique, le jargon où on donne un sens différent à des mots courants et les connaissances sur lesquelles s'appuie l'article et que ne possède pas le grand public. Souvent, les prémisses de l'article ne font pas partie des connaissances du public. La plupart des gens ont eu leur dernier cours dans la plupart des domaines scientifiques vers 16 ou 17 ans.

Ensuite, beaucoup de graphiques demandent qu'on soit habitués à les lire ou qu'on comprenne la méthodologie pour les produire. Et il arrive bien souvent aussi que l'information qui fait le titre de l'article du quotidien soit à la figure 5 ou au tableau 3 de l'article scientifique. Qui va se rendre jusque là?

La dernière fois où j'ai lu des gens qui ont plongé dans la littérature scientifique, c'était lors de la controverse sur la vaccination contre H1N1 (pendant et après la campagne). Beaucoup citaient des phrases hors contexte parce qu'ils ne comprenaient justement pas le contexte : le contenu de l'article et la façon dont les scientifiques s'expriment entre eux.

Je crois aussi qu'il y a quelque chose à faire avec les blogues de scientifiques. Mais plus on se rapproche du style de l'article scientifique, plus on perd des lecteurs. C'est normal, on ne s'adresse pas à eux. Cela dit, un blogueur peut choisir de s'adresser à un public plus restreint.

Et l'article scientifique n'aidera pas les gens qui trouvent l'article vulgarisé déjà trop compliqué.

Portrait de nadia

Je me demande... Qui a le temps de lire et de comprendre, même sans en maîtriser toutes les subtilités, ces articles scientifiques. Bon, évidemment, je prêche pour ma paroisse, mais la contextualisation et l'analyse qui peuvent être faites par les journalistes scientifiques me semblent bien plus intéressantes!

Portrait de ydutil

Dans un article scientifiques, il y a tout de même plus de contenu que dans n'importe quel article de vulgarisation. À mon avis, le meilleur endroit pour avoir de l’information contextuelle sont les blogues scientifiques, car on a souvent accès directement de l'information provenant de la bouche du cheval. On a tous les "oui mais", "j'ai des doutes", "c'est un bon travail mais..." que l'on ne retrouve à peu près jamais ailleurs.

Portrait de pascal

Oui et non. Il est théoriquement possible de tout mettre dans un billet de blogue, et c'est indéniable qu'il y aura plus de nuances dans les blogues de science en général que dans les articles journalistiques en général. Mais tu seras peut-être d'accord pour dire que plus on étire, plus on limite le nombre de lecteurs. Si tout billet de blogue rejoint un auditoire plus large que les seuls experts qui n'auraient eu accès qu'à l'article dans Nature, reste qu'à un moment donné, même le scientifique blogueur doit faire un tri dans son information. Non?

Portrait de ydutil

Depuis des années, je suis les fils de discussion suivant la publication d'article de journalismes ou de vulgarisation scientifique sur Phys.org, Scientific American, New Scientist ou même Nature. Je dirais que 95% des intervenants ne comprennent rien à l'article de vulgarisation et ne sont pas allé plus loin que le titre et le résumé 50% du temps. Ce qui n'empêche personne de dire que les scientifiques ont fait une job de cochon et qu'ils sont incompétent.

Fondamentalement, ce qu'il faut comprendre de ce comportement, c'est que certaines personnes sont attaquées dans leur égo quand on s'attaque à des paradigmes. C'est essentiellement un manque de culture point. Plus le temps passe plus les gens se cantonnent dans un univers culturel de plus en plus étroit. C'est un mécanisme de défense face à un monde que l'on ne contrôle pas.

Portrait de Bruno Lamolet

Texte déplacé plus haut pour être lu dans une colonne moins étroite.

Portrait de dcarter

Explication possible du fossé entre les scientifiques et le grand public : un autre fossé, celui entre les scientifiques et les journalistes !

(Jean Hamman, 20 octobre 2011 ) Le grand fossé. Au fils des évènements.

Portrait de nadia

Comme le souligne cet article, il y a aussi évidemment beaucoup de travail à faire de ce côté-là. Mais je trouve quand même le portrait qu’on en fait très sombre… et on amène peu de solutions, non? Es-tu au courant d’initiatives dans ton milieu qui essaient de renverser la vapeur? À part le fameux cours « Comment parler aux médias » ;-)!

Portrait de dcarter

Une piste de solution proposée par Lyne Létourneau, professeur d'éthique au département de science animale à l'Université Laval :

On en demande déjà beaucoup aux médias, alors il ne faut pas espérer qu'en plus ils fassent l'éducation scientifique des citoyens, dit-elle. Il appartient plutôt à l'école de transmettre une plus grande culture scientifique aux jeunes afin de bien les préparer à exercer leur esprit critique et à faire des choix éclairés lorsqu'ils seront confrontés à des informations complexes et contradictoires dans des dossiers comme celui des OGM.

Jean Hamman (6 déc. 2007) Quand les OGM font la une.

Des projets comme les Innovateurs à l'école , où des scientifiques vont rencontrer les jeunes dans leur classe répondent sûrement à ce besoin.

Portrait de Bruno Lamolet

Merci pour les liens, David

Je suis évidemment d'accord avec la proposition de Lyne Létourneau sur l'acquisition d'une solide culture scientifique à l'école. Mais ce sera toujours insuffisant pour le public ou un journaliste qui veut accéder à des recherches de niveau universitaire présentées à la mode universitaire.

D'autre part, beaucoup de chercheurs attendent que les médias, l'école, voire le gouvernement (je l'ai déjà lu), fassent un meilleur travail pour éduquer scientifiquement le public. Soit. Mais peu d'entre eux s'interrogent sur ce qu'eux peuvent faire, comme commencer par apprendre à parler aux profanes et plus spécifiquement aux journalistes. Les chercheurs de l'article sur les OGM auraient peut-être eu moins de problèmes.

Portrait de fpiron

Faisons une analogie qui va sûrement vous choquer entre le mur qui sépare les scientifiques des gens "ordinaires" et la pratique de la messe en latin pendant des siècles, alors que les prêtres et la hiérarchie de l'Église étaient des acteurs sociaux puissants. Est-ce qu'ils n'étaient pas d'autant plus puissants que les fidèles ne comprenaient pas ce qu'ils disaient mais étaient entretenus dans une admiration craintive à leur endroit? Est-ce que l'apprentissage du latin n'était pas réservé à la relève de cette élite pour mieux maintenir le système en place? Est-ce que les tenants de la messe en langage vernaculaire n'étaient pas considérés comme des traîtres et des impies, jamais capables de "traduire" convenablement le mystère de la foi véritable? Les journalistes scientifiques et les scientifiques blogueurs ou tout simplement soucieux de se faire comprendre de leurs citoyens réussiront-ils à créer un "Vatican II" de la science???

Portrait de Bruno Lamolet

Je comprends l'analogie, je ne pense pas qu'elle soit bonne. L'emprise de l'église sur la société n'a rien à voir avec la place qu'a la science aujourd'hui. Un scientifique qui ne se fait pas comprendre n'est pas craint, ni admiré. Il est ignoré.

L'Église était l'intermédiaire entre Dieu et les hommes. Les scientifiques ne sont pas des intermédiaires entre une science révélée et le public. Ce sont eux qui produisent la science. Et ils se plaignent plutôt que le public n'est pas suffisamment éduqué en science.

Portrait de pascal

D'accord avec l'analogie, mais avec un gros bémol: les gens étaient (presque) obligés d'aller à l'Église. A ce titre, les journalistes scientifiques et les blogueurs seraient plutôt l'équivalent de ceux qui, avant Vatican II, en appelaient à la réforme du système. :-)