La construction de la science pour les nuls (3 de 6)
La victoire de l'opinion
La science provoque un gros complexe d’infériorité. A preuve, il suffit au premier venu d’émettre une opinion en la remplissant d'un jargon scientifique, et hop! Nombreux sont ceux qui s’effacent. Il a l’air de savoir de quoi il parle, donc ça doit être vrai.
Dans un livre sur la « guerre à la science » qui vient de paraître (Fool Me Twice), l’auteur Shawn Lawrence Otto pointe, et il est loin d’être le premier, un index accusateur vers la montée en puissance, à partir des années 1950 et 1960, de cette philosophie qu’on a appelé le postmodernisme : « le postmodernisme a émergé en s’appuyant sur l’anthropologie culturelle et la relativité pour alléguer qu’il n’existe rien de tel qu’une vérité objective. La science serait simplement l’expression culturelle de l’homme blanc occidental et ne pourrait pas davantage prétendre à la vérité que les « vérités » des femmes et des minorités. »
Dans un résumé qu’on peut lire ici, il renchérit : « beaucoup de choses positives ont été engendrées par le postmodernisme, mais l’idée qu’il n’existe pas de vérité objective est grandement erronée. Et pourtant, une génération d’Américains s’est fait enseigner cette idée erronée. Alors qu’ils sont devenus des chefs de file de la politique, de l’industrie et des médias, cette façon de penser a affecté leur regard sur la vérité et la science. Sans vérité objective, tous les débats deviennent de la rhétorique. Soit nous sommes paralysés dans des débats sans fin, soit nous devons nous en remettre à la force de l’autorité. »
++++++++++
Débattre, est-ce la même chose que contredire? Ci-bas, un classique du groupe britannique Monty Python, « La clinique du débat » (Argument Clinic).
Résultat : un texte bien torché dans la page Opinion de La Presse, du New York Times ou du Monde, s’il parle de science, acquiert aux yeux d’une partie du public la même valeur qu’une recherche dans Nature. Un texte de vulgarisation acquiert la même valeur qu’une recherche. Une opinion prend valeur de fait.
Variante : ce conférencier qui, à une récente rencontre des Sceptiques du Québec, se montre sceptique de la responsabilité humaine dans le réchauffement, parce qu’il n’aime pas le discours dit « catastrophiste ». Il a confondu l’opinion (celle de militants écologistes?) avec les faits.
Les faits : avec telle concentration de CO2, la température va augmenter de tant de degrés, d’où des conséquences (qui, elles, sont encore incertaines) sur l’acidité des océans, la calotte glaciaire ou le niveau des mers. L’opinion : est-ce « catastrophique »? Ça dépend pour qui, où, quand.
C’est la première de deux choses qu’oublient les scientifiques lorsqu’ils s’indignent de la tangente prise par des débats. Ils oublient que pour la majorité de la population, un scientifique qui « publie », ça ne veut rien dire de particulier. À leurs yeux, une pétition, c’est tout autant valable. Un courriel contenant une phrase qui semble incriminante, aussi.
Puisque, n’est-ce pas, toutes les opinions se valent.
Respecter l’opinion des autres
Et ça, c’est la deuxième chose qu’on oublie tous : à quel point notre société, notre culture, a valorisé l’opinion. Puisque chacun a droit à la sienne, respectons celui qui dit que la Terre ne se réchauffe pas ou que les vaccins sont dangereux. Notre culture nous a préparé à voir deux politiciens débattre férocement alors qu’ils ont peut-être tous les deux raison, comme les avocats qu'ils sont souvent. En conséquence, on attend du journaliste qu’il accorde un temps de parole égal au pour et au contre.
Plusieurs auteurs ont vu dans cette attitude une revanche des sciences sociales. Elles ont tellement été « tassées » par les sciences pendant la première moitié du 20e siècle que dans la deuxième moitié, elles ont contre-attaqué : tout est relatif, il n’existe pas de vérité objective, toutes les opinions se valent. On appelle parfois cela le postmodernisme (voir encadré).
Le tout crée un mélange délétère : nous vivons un complexe d’infériorité face à la science, mais en plus, s’y superpose une valorisation des opinions contradictoires. Ces deux ingrédients contaminent inévitablement le traitement que les médias réservent aux sciences... de même que l’absence de traitement.
Mais gardons-nous de blâmer les médias : car ces deux ingrédients, ils décrivent notre culture. Parmi ceux qui ne sont pas scientifiques, combien n’ont conservé de leurs cours de science à l’école qu’un souvenir désagréable? Dès lors, pas étonnant qu’ils choisissent de baisser les bras devant un débat qui semble —à tort— impossible à trancher : je suis ignorant, donc je laisse « ceux qui savent » décider à ma place .
+++++++++++++++
La série de billets La construction de la science pour les nuls:
1 – Comment distinguer une opinion d’un fait 2 – Le vide à mouvement perpétuel 3 – La victoire de l’opinion 4 – Quand un scientifique dit blanc, il veut dire beige! 5 – Le syndrome de la recherche unique 6 – Le syndrome de la découverte
7 commentaires
|
par Yvan Dutil
il y a 22 semaines
|
|
|
Effectivement, on déjà vu des cas de "science féminine" vs "science masculine" qui comparaient la physique des fluides à la mécanique classique. La physique des fluides, science féminine, étant moins bien comprise parce que le milieu de la recherche étant principalement masculin! La complexité des équations n'ayant rien à voir avec le problème! Dans les faits, l'influence sociale affecte surtout les priorités de recherche, mais n'a aucune conséquence sur les résultats, du moins dans le domaine des sciences naturelles. |
|
|
par Florence Piron
il y a 22 semaines
|
|
|
Cher Pascal, par respect pour les sciences sociales et la philosophie, il faudrait mettre autant de soin à en transmettre les idées et les concepts que dans le cas des sciences de la nature ou biomédicales. |
|
|
par Yvan Dutil
il y a 22 semaines
|
|
|
Florence, Je crois que vous extrapolez la situation des sciences humaines aux sciences naturelles de façon complétement abusive. Dans les sciences naturelles, l'amateur ne peut à peu près pas rien contribuer à l’avancement de la science. C'est bête et méchant mais il faut souvent «se soumettre au maitre» sinon on est totalement incapable de comprendre l'information. C'est devenu un gros problème parce que les gens pensent qu'ils peuvent contribuer alors qu'en pratique c'est totalement faux. L'exemple des climato-sceptiques est éloquent. Leur opinion est entièrement construite sur des faussetés, des biais de sélection et des attaques ad hominen. Leur contribution à la science est essentiellement nulle et se résume la plupart du temps à des articles bourrés d'erreur. En astrophysique, il y a bien du monde qui n'aiment pas le Big Bang et qui se construisent des théories farfelues qui n'ont aucune base physique, Même histoire pour les vaccins, les chemtrains, la fluoration de l'eau. Dans le cas des gaz de schiste. J'ai dû moi-même remettre à leur place des profs d'université qui n'hésitaient pas à utiliser des faussetés fondamentales pour faire valoir leur point. La cause de cette victoire de l'opinion tient à une chose: la gestion de l'égo. Pour bien des gens, il est psychologiquement inacceptable d'admettre leur ignorance d'un sujet. Quand on a compris cela, on a tout compris. |
|
|
par Pascal Lapointe
il y a 22 semaines
|
|
|
Par exemple, le postmodernisme est un concept très riche qui aide à comprendre de nombreux aspects de notre société, (...) Ce genre de concept est nécessaire à l'avancement de la réflexion, de l'effort pour penser et comprendre le monde dans lequel nous vivons. Je suis bien d’accord, et s'il n'en est pas question dans le billet, c'est par manque de place. Je pense toutefois qu’on est en droit de dire que le postmodernisme a aussi eu un effet négatif sur la perception qu’a le public de ce qu’est la science : juste une accumulation d’opinions parmi d’autres. En effet, si tant de gens ont compris de cette philosophie que TOUT en science pouvait être mis sur le même pied que des opinions, si tant de gens justifient par « le relativisme » leur opposition à la vaccination, à la théorie de l’évolution ou à la lutte contre la pollution, c’est qu’il y a un problème de communication quelque part, n’est-ce pas? L'ère de la soumission au "maître", au détenteur du Savoir, est révolue. Qui voudrait revenir au temps du cours classique et des vérités dogmatiques? Il va de soi que le choix ne se résume pas à plaquer le postmodernisme sur la recherche scientifique d’un côté, versus un retour aux véritès dogmatiques de l’autre. Les climato-sceptiques sont un symptôme de forces socio-politiques à l'oeuvre que les sciences sociales permettent de bien cerner. Ils ne sont pas seulement le signe d'une "culture de l'opinion". Un peu des deux en effet. Si les forces politico-économiques à l’oeuvre sont effectivement le moteur financier des climatosceptiques (une chose bien documentée par l’historienne Naomi Oreskes: d’où l’apport des sciences sociales), ces mêmes forces, en revanche, n’expliquent pas la vigueur du mouvement antivaccination. Dans ce dernier cas, la culture de l’opinion est nettement en cause (alimentée en plus, chez les parents, par des facteurs psychologiques qu'on imagine). |
|
|
par Florence Piron
il y a 22 semaines
|
|
|
Je pense toutefois qu’on est en droit de dire que le postmodernisme a aussi eu un effet négatif sur la perception qu’a le public de ce qu’est la science : juste une accumulation d’opinions parmi d’autres. |
|
|
par Yvan Dutil
il y a 22 semaines
|
|
|
Le cas du scepticisme des citoyens envers le Gardasil et le Cervatrix que nous vivons actuellement est très rassurant: on découvre que ce vaccin comporte plus de danger pour la santé publique que d'avantages. Et que dire de la folie du vaccin H1N1! Wow! Finalement, je dirais que le fait que cet esprit critique collectif force les chercheurs à être plus convaincants, à débattre plutôt qu'à imposer leurs conclusions à l'aide d'arguments d'autorité, est une très bonne chose pour la science qui ne pourra qu'en devenir meilleure. Mais il faut que les chercheurs et les journalistes politiques reconnaissent que la science se fait en société, et non à côté et que, si cet état de fait peut sembler "nuire" à une certaine science en ivoire, il a aussi bien des avantages. Il va falloir que tu m'explique comment on explique les modèles numérique et le transfert radiatif sans utiliser d'argument d'autorité quand il faut au minimum un doctorat dans le domaine pour avoir un esprit critique sur le sujet. Parce que c'est bien de cela dont on parle. Je ne suis sûr qu'il y a 100 personnes au Québec qui comprennent c'est quoi un modèle climatologique. Même chose pour la cosmologie ou pour l'immunologie. C'est pas compliqué, entre une explication scientifique complexe mais juste et une fausseté simple, le public choisi la fausseté simple. C'est ce que l'on voit dans le cas des vaccins et particulier du cas du H1N1. Le plus bel exemple est l'argument selon lequel le CO2 ne peut pas être un gaz à effet de serre car il représente 0,039% du contenu de l’atmosphère. C'est facile à comprendre quand tu as fait ta physique moléculaire qu'il c'est normal car les molécule diatomiques ne présente pas de moment dipolaire, contrairement aux molécules tri-atomique. Par contre, pour le citoyen moyen la première affirmation est logiquement vrai. |
|




Florence, je suis tellement d'accord avec plusieurs de vos commentaires que j'ai l'impression que nous parlons de deux choses différentes.
Si vous trouvez que l'exemple du nombre pi est exagéré, je souligne que je n’ai jamais vu un défenseur du postmodernisme dire jusqu’où devrait aller le postmodernisme. Le nombre pi est-il exclu? Si oui, qu’est-ce qui détermine l’endroit où on trace la ligne?