Une fois qu’on a dit qu’une recherche doit avant tout être publiée, on n’a pas tout dit. Une recherche unique ne fait pas une révolution. Mais qu’est-ce qu’il est difficile de résister à la tentation...

C’est le syndrome de la recherche unique. La joyeuse bande de neutrinos qui auraient voyagé plus vite que la lumière, contredisant du coup Einstein. Ne serait-ce pas formidable qu’Einstein soit contredit?

Ou c’est Andrew Wakefield qui dit avoir trouvé un lien entre vaccination et autisme, et du coup, applaudissent ceux qui étaient déjà convaincus. Un nommé Roy Spencer qui dit avoir prouvé que l’humain n’est pas responsable du réchauffement, grâce à un nouveau modèle de sa création, et du coup, applaudissent qui-vous-savez.

Ou bien, pour remonter plus loin, ce sont les relations publiques de l’Université de l’Utah qui, en 1989, annoncent à la Terre entière que deux de leurs chercheurs ont réalisé une fusion froide. Plus insidieux, c’est Hwang Woo-Suk, à l’Université de Séoul, annonçant le premier clonage réussi de cellules souches humaines dans une étude publiée, ce n’est tout de même pas rien, par la prestigieuse revue Science.

Qu’ont en commun toutes ces annonces? Une recherche, une seule. Si elle était confirmée, ce serait sensationnel. Seulement, voilà, elles n’ont jamais été confirmées.

Comme l’écrivait récemment Tom Levenson dans un billet où il jetait un pont entre ces neutrinos si rapides et les climatosceptiques :

C’est le problème avec toute remise en question d’un pilier de la connaissance : si les nouvelles observations sont correctes, elles doivent être comprises d’une façon qui s’accorde avec les travaux précédents.

Ou en d’autres termes : une révolution en science ne signifie jamais que tous les prédécesseurs ont eu tort. Elle signifie que les nouveaux résultats ajoutent quelque chose qui leur avait échappé, ou apportent une nuance qui ouvre un nouvel horizon de possibilités.

Il est étonnant que tout le monde sache intuitivement cela. Tout le monde sait en effet que la science n’est jamais « définitive ». Et pourtant, cela n’empêchera pas une solide majorité d’accueillir une nouvelle recherche comme la preuve « définitive ».

La Terre n’est pas au centre de l’Univers

Peut-être faudrait-il rappeler un peu plus souvent au public que même l’idée que notre Terre occupe le centre de l’Univers rallie encore des détenteurs d’un doctorat? Et comme il existe des centaines de milliers de publications à travers le monde, on en trouvera toujours une pour publier le premier venu, pourvu qu’il soit tenace.

L’an dernier, l’une parmi ses centaines de milliers, le Journal of Cosmology, a publié une étude « démontrant » la découverte de formes de vie dans une météorite d’origine martienne.

Le non-initié ne peut pas, à l’oeil nu, savoir si cette étude est solide ou non. La thèse, après tout, est plausible. L’auteur semble maîtriser un vocabulaire pointu et —que demander de plus?— il a même inclus des graphiques!

Sauf qu’avant de sombrer dans le syndrome de la recherche unique, on peut demander —même Google peut aider— si le Journal of Cosmology jouit d’une certaine crédibilité. Et la réponse s’avérera vite négative.

Le non-initié ne peut pas non plus savoir si sont valides les arguments du scientifique qui prétend que c’est le Soleil, et non l’humain, qui est responsable du réchauffement climatique. Mais il peut se demander s’il est plausible que ce scientifique, et lui seul, détienne soudain le monopole de la vérité.

Ne soyons pas naïfs, même la plus solide des explications ne convaincra pas ceux qui ont déjà décidé qu’ils ne changeront pas d’idée. Le biais de confirmation (voir ce texte) étant ce qu’il est, le blogueur convaincu que le réchauffement climatique est un canular accueillera à bras ouverts un scientifique qui vient appuyer sa croyance —et de blogueur en blogueur, ce scientifique bénéficiera d’une visibilité disproportionnée par rapport à la valeur réelle de son texte.

Mais je veux croire que tout le monde n’est pas enfermé dans la cage de ses préjugés. On nous enseigne, à nous journalistes, que nous devons être conscients de notre subjectivité. C’est déjà quelque chose d’important, si ça conduit à poser quelques questions complémentaires : ce texte du scientifique que j’ai devant les yeux, présente-t-il des faits ou une opinion? Est-il publié dans une revue crédible?

Des questions à s’injecter chaque fois qu’on se sent gagné par le syndrome de la recherche unique. Spécialement quand elle conforte nos propres opinions.

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La série de billets La construction de la science pour les nuls:

1 – Comment distinguer une opinion d’un fait 2 – Le vide à mouvement perpétuel 3 – La victoire de l’opinion 4 – Quand un scientifique dit blanc, il veut dire beige! 5 – Le syndrome de la recherche unique 6 – Le syndrome de la découverte