Avant de paniquer sur sa possible pénurie, il faudrait pouvoir valider ses bienfaits.

Les autorités de santé publique canadienne ont pris le risque de faire paniquer la population en indiquant une possible baisse des réserves nationales de Tamiflu™, cet antiviral que fabrique la pharmaceutique Roche et qui est destiné à lutter contre le virus de la grippe. Mais les médias qui ont relayé cette information ont-ils pris le temps de faire le point sur ce médicament, par exemple de réaliser une analyse de type coûts-bénéfices sur les dépenses publiques qu'il entraîne et les bienfaits qu'il apporte réellement ? Ils ont peut-être essayé de le faire et se sont heurtés à un problème majeur: Roche ne rend pas accessibles toutes ses données sur ce médicament pourtant si "populaire" et utilisé. Impossible alors de statuer sur ses bienfaits.

Dans l'espoir de parvenir à en faire un portrait clair et scientifiquement fondé, un groupe de chercheurs a réalisé une synthèse très à jour de tous les essais effectués sur ce médicament. Un récent billet de blogue la résume en cinq points.

  1. Les auteurs de la synthèse ont réalisé que les seuls essais cliniques portant sur ce médicament ont été financés par la compagnie qui le fabrique. Une telle situation entraîne un risque énorme de biaisage de l'information, que ce soit en privilégiant des essais qui maximisent les chances d'une évaluation positive du médicament ou, au pire, en en incitant à la non-publication des résultats défavorables au produit, comme on l'a déjà vu dans l'histoire de la recherche pharmaceutique. Selon Tom Jefferson, un des auteurs de la synthèse, 60% des données issues des essais cliniques sur le Tamiflu n'ont jamais été publiées!
  2. Les essais qui ont été publiés ne montrent pas que la prise de Tamiflu apporte des bénéfices clairs. Par exemple, ils ne montrent pas que ce médicament diminue le risque d'hospitalisation pour complications de ceux qui le consomment.
  3. Ces essais ne montrent pas non plus que ce médicament réduit les complications. En fait, aux États-Unis, son incapacité à réduire les complications est même écrite sur les boîtes.
  4. Les essais ne permettent pas non plus de savoir si ce médicament réduit les chances de contagion puisqu'elles ne tiennent pas compte des situations de grippe sans symptômes.
  5. Les essais montrent que l'utilisation du Tamiflu réduit la durée des symptômes de la grippe pendant... une journée.

Malgré ces informations publiques lacunaires, la compagnie a refusé jusqu'à maintenant de publier d'autres données sur ce médicament qui lui rapporte des sommes énormes. Le British Medical Journal, une des revues médicales les plus lues, a même lancé une campagne virulente pour rendre accessibles à tous (gratuitement) toutes les études et même tous les échanges entre chercheurs à propos du Tamiflu, dans l'espoir d'obtenir ces informations.

Le Dr Goldacre (Grande-Bretagne), dans son récent livre Bad Pharma, exige lui aussi que les compagnies pharmaceutiques acceptent (ou soient forcées par une autorité de règlementation) de publier toutes les données issues de toutes les études qu'elles mènent de manière interne sur leurs produits, incluant les résultats négatifs ou défavorables au produit. La pétition Alltrials (All trials registered, all results reported) est d'ailleurs en cours en Grande-Bretagne à ce sujet, lancée par Goldacre, le British Medical Journal et d'autres associations.

Voir aussi ces références:

- Helen Epstein, 2011, Beware Tamiflu! - Shannon Brownlee. 2009 The Truth about Tamiflu. Has the U.S. wasted $1.5 billion on an ineffective drug?