Il était appelé le BlogFather. À présent, on se rappellera de lui comme d’un harceleur sexuel. L'orage a toutefois eu un impact positif: révéler ce qu’est une véritable communauté à l’heure du Web 2.0. Une chose que les anglophones ont réussi à créer autour des blogues de science, et que les francophones n’ont pas encore réussi à faire naître.

Faut-il rappeler les événements? Le lundi 14 octobre, au terme d’une discussion par blogues interposés autour d’une histoire de sexisme peu édifiante, une blogueuse nommée Monica Byrne identifiait Bora Zivcovic comme l’auteur d’un harcèlement qu’elle avait raconté sur son blogue un an auparavant.

Zivcovic, éditeur des blogues du Scientific American , est un des piliers de la communauté des blogueurs de science anglophones, un des trois co-fondateurs du congrès annuel Science Online , scribe prolifique et mentor pour une foule de jeunes blogueurs. Mardi, il admettait sa faute. Mercredi, une deuxième blogueuse et auteure, Hannah Waters, racontait une histoire similaire et Bora Zivcovic démissionnait du conseil d’administration de Science Online. Vendredi, une troisième, Kathleen Raven, y allait d’un récit encore plus dérangeant et «Bora», comme tout le monde l’appelait là-bas, démissionnait de son poste au Scientific American.

Dure semaine pour cette communauté. Mais si une bonne chose pouvait sortir de toute cette histoire, ce serait justement de révéler la force de cette communauté des blogueurs et son utilité.

Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de disciplines scientifiques où les événements de la dernière semaine auraient été à ce point publics. Où autant de gens auraient accepté d’en parler. Où autant de gens se seraient rassemblés autour d’un mot-clic pour partager leur désarroi, leur peine et leurs remises en question.

Même chez les journalistes, dont la communication est pourtant le métier, je ne vois pas de forums où la même chose aurait pu naître aussi spontanément.

«Ce fut», résume Laura Helmuth, journaliste science et santé chez Slate , «une incroyable session de prise de conscience, et le monde de la communication scientifique en sort renforcé.»

La Britannique Alice Bell, professeur à l’Université du Sussex, se dit convaincue que le groupe va survivre à son fondateur : «la puissance de la communauté des blogueurs de science a toujours été la communauté, pas une personne en particulier».

«Voici une chose importante à propos de cette communauté. Ils interagissent. Ils se connaissent. Ils ont construit des relations.»

Eh bien voilà ce qu’il nous faudrait en français. Ce que les anglophones ont réussi à créer autour des blogues de science. En dépit des remises en question cette semaine et des ajustements que les derniers événements vont certainement apporter, ce qu'on observe chez tous ces gens, c’est un sentiment d’appartenance à un groupe.

Un sentiment d’appartenance, ça compte souvent plus que les titres officiels, les institutions et les congrès. Lorsqu’on twitte 12 mois par année en utilisant des mots-clics communs, ou lorsqu'une trentaine de blogueurs, journalistes et communicateurs célèbres se citent et dialoguent avec sérieux ou légèreté, ils deviennent le noyau dur d’un groupe. Ils sont pourtant séparés par un océan, par des horaires qui les empêchent de se rencontrer physiquement, par des professions différentes qui font que certains étaient encore, jusqu’à récemment, naturellement méfiants envers «l’autre» —chercheurs versus vulgarisateurs, journalistes versus universitaires...

Que faudrait-il faire pour créer la même chose en français ? Qu’on ne vienne pas me dire que nous ne sommes pas assez nombreux: 98 blogueurs ont soumis des textes l’an dernier pour la première édition de l’anthologie des meilleurs blogues francophones. Davantage auraient pu le faire mais n’ont pas osé, pas pensé ou pas su. Que nous manque-t-il pour jeter ces ponts que les anglophones ont tout doucement jeté à partir de 2006-2007 entre les ScienceBlogs et les Nature Network d’alors? Un peu d’écoute, de bonne volonté et d’huile de coude. Et on a la chance de pouvoir apprendre des erreurs des autres.