Les rapports «compliqués » entre culture et culture scientifique s’éclairent un peu quand on lit C.P. Snow, 54 ans après…

Par Johanne Lebel, Rédactrice en chef de Découvrir, le magazine Recherche de l'Acfas.

«Il nous faut une pensée qui essaie de rassembler et d'organiser les composants physiques, biologiques, culturels, sociaux et individuels», Edgar Morin.

En 1959, Charles Percy Snow est l’invité du Rede Lecture de Cambridge. Une tradition de grandes conférences ayant ses racines au 16e siècle, et s’étalant avec une belle régularité jusqu’à aujourd’hui. On y a traité tout autant de la thermo-électricité (1873), que du choeur dans la tragédie grecque (1912) et des mécanismes du cerveau (1933). La lecture de C.P. Snow s’intitulait: The Two Cultures and the Scientific Revolution, et de celle-là, on converse encore aujourd’hui.

En 1963, après un silence de quatre ans, l'auteur écrit dans A second look: «[...] a nerve had been touched almost simultaneously in different intellectual societies, in different parts of the world».

Ce nerf, c’était la relation névrosée entre sciences et humanités. Snow y parlait, entre autres, de scientifiques trébuchant à la lecture de Dickens, et de spécialistes des humanités ignorant la Seconde loi de la thermodynamique, et regardant la science comme une branche inférieure, inutile à la personne cultivée. Lire Robert Whelan qui présente le contexte et la polémique de la lecture de Snow, 50 ans après

La séparation

Rendue au milieu du 20e siècle, la science avait tenu ses promesses. De l’infiniment grand à l’infiniment petit, de l’évolution biologique à la génétique, elle s’était développée à une telle profondeur et sur une telle étendue que la culture de l’honnête humain s’en était trouvée écartelée. Même le mot «intellectuel» avait choisi son camp. Observant son milieu, Snow constatait, avec d’autres, que le terme avait cessé d’inclure les physiciens comme Dirac, Rutherford ou lui-même.

Ne voyant dans la science que des exploits techniques, les humanistes n’avaient sans doute pas encore réalisé à quel point le récit du monde devait être refondu, et de ce fait, leur propre pensée et analyse. De leur côté, les scientifiques s’emballaient de leurs avancées, trop insouciants des ricochets d’un pouvoir non assumé.

Entre les deux, Snow constatait de l’antipathie, certes, mais surtout de l’incompréhension. «They have a curious distorted image of each other». À l'évidence, les deux se retrouvaient appauvris par cette disjonction; ce que Snow constatait de front, car il était by training un scientifique et by vocation, un écrivain. Physicien et romancier, il lui est arrivé souvent de passer ses jours au laboratoire pour terminer ses soirées en compagnie de ses collègues «littéraires».

La distinction

Cette dialectique des «deux cultures» est sans doute trop simpliste pour rendre compte du rapport complexe entre les champs de la connaissance, et comme le soulignait Snow lui-même, toute tentative de diviser quelque chose en deux doit être regardé avec suspicion. Mais quand on pense à toutes ces discussions que nous avons encore autour des relations entre le dur et le mou, on se dit que ce «deux cultures» avait épinglé un bon morceau de réalité.

Deux cultures donc. Mais ce «deux» est-il en soi un problème? Pas vraiment si l’on abonde dans le sens d’Edgar Morin, qui y voit un nœud gordien qu’il faut éviter de trancher. Entre sujet et objet, entre nature et culture, entre science et philosophie, il faut distinguer sans dissocier, dit-il.

Ce tiraillement vécu entre les sciences et les humanités se décline en culture scientifique et en culture «tout court» (terme kidnappé par les arts et les lettres), dont la vie parallèle se traduit même dans leur mise en institution. L’une étant couvée par le «ministère de la Culture» et l’autre, par le «ministère de la Recherche». Ici, encore une fois, il serait permis de distinguer, mais sans dissocier.

Pourquoi réassocier?

Mais avant de réfléchir au comment, voyons le pourquoi il faudrait réassocier ces deux cultures, dont l’une se préoccupe du «comment ça marche» et l’autre du «comment on vit» (c’est moins tranché, bien sûr, mais cette division me semble utile).

D'abord, parce que ces deux démarches, aussi nécessaires l’une que l’autre, sont nécessaires l’une à l’autre. Rationalité et moralité. Cognitif et émotif. Observation et action. Statistiques et décisions politiques.

Parce que la philosophie, l'histoire, l'éthique, la littérature, etc., permettent de donner sens aux données objectives et d'en organiser le partage.

Parce que la formidable masse de connaissances emmagasinée par l’approche scientifique doit sortir de la garde-robe pour participer au grand récit du monde, à cette histoire racontée aux petits qui tiennent à savoir s’ils sont bien nés dans les choux. Que la majorité des gens connaissent mieux l’histoire concoctée par les religions monothéistes que l’histoire de notre univers, de notre planète et de notre espèce, on se dit qu’il y a quelque part quelque chose d’important que l’on n’a pas su communiquer – sans doute parce que c'est encore considéré hors culture.

Parce que la connaissance objective enchante aussi le monde. «À partir du moment où on commence à regarder les choses, le monde change, le monde se poétise immédiatement, si on commence à faire attention au grain d’une veste, à la couleur d’une tenture, ou à une goutte qui tombe du robinet», raconte Thomas Clerc en parlant de son Intérieur. De mon côté, cela m’émeut profondément de savoir qu’il y a un peuple milliardaire qui m’habite en symbiose, et que les noyaux d’atomes formant le tapis polyester ou constituant Mlle Minou (mon chat) proviennent des mêmes étoiles. Mais cette poésie du monde réel ne peut émerger que d’une culture réassemblée.

Plus pratiquement, parce que ces deux cultures doivent travailler de concert aux «petits» problèmes de notre époque. On s’en sortirait un peu mieux si nos décisions individuelles et collectives étaient éclairées par le savoir et inspirées par une morale et éthique du bien commun.

Comment réassocier?

Ainsi, une fois les territoires distingués, il faut faire circuler les flux, identifier les ponts.

Mais plus que de faire des liens, ne serait-il pas plus puissant de changer de paradigme, de se dessiner une nouvelle carte culturelle? Une troisième culture, comme le préconise un certain John Brockman.

Ah, on y arrive... mais 1000 mots plus tard, il est temps de pauser, et ce sera donc à suivre dans le prochain billet.