Publicité

Autre action

Blogue

La troisième culture ou C. P. Snow revisité

Carnets de Culture, le 12 décembre 2013, 16h43

Les rapports «compliqués » entre culture et culture scientifique s’éclairent un peu quand on lit C.P. Snow, 54 ans après…

Charles Percy Snow
Cliquer sur la photo pour agrandir
Charles Percy Snow

Par Johanne Lebel, Rédactrice en chef de Découvrir, le magazine Recherche de l'Acfas.

«Il nous faut une pensée qui essaie de rassembler et d'organiser les composants physiques, biologiques, culturels, sociaux et individuels», Edgar Morin.

En 1959, Charles Percy Snow est l’invité du Rede Lecture de Cambridge. Une tradition de grandes conférences ayant ses racines au 16e siècle, et s’étalant avec une belle régularité jusqu’à aujourd’hui. On y a traité tout autant de la thermo-électricité (1873), que du choeur dans la tragédie grecque (1912) et des mécanismes du cerveau (1933). La lecture de C.P. Snow s’intitulait: The Two Cultures and the Scientific Revolution, et de celle-là, on converse encore aujourd’hui.

En 1963, après un silence de quatre ans, l'auteur écrit dans A second look: «[...] a nerve had been touched almost simultaneously in different intellectual societies, in different parts of the world».

Ce nerf, c’était la relation névrosée entre sciences et humanités. Snow y parlait, entre autres, de scientifiques trébuchant à la lecture de Dickens, et de spécialistes des humanités ignorant la Seconde loi de la thermodynamique, et regardant la science comme une branche inférieure, inutile à la personne cultivée. Lire Robert Whelan qui présente le contexte et la polémique de la lecture de Snow, 50 ans après

La séparation

Rendue au milieu du 20e siècle, la science avait tenu ses promesses. De l’infiniment grand à l’infiniment petit, de l’évolution biologique à la génétique, elle s’était développée à une telle profondeur et sur une telle étendue que la culture de l’honnête humain s’en était trouvée écartelée. Même le mot «intellectuel» avait choisi son camp. Observant son milieu, Snow constatait, avec d’autres, que le terme avait cessé d’inclure les physiciens comme Dirac, Rutherford ou lui-même.

Ne voyant dans la science que des exploits techniques, les humanistes n’avaient sans doute pas encore réalisé à quel point le récit du monde devait être refondu, et de ce fait, leur propre pensée et analyse. De leur côté, les scientifiques s’emballaient de leurs avancées, trop insouciants des ricochets d’un pouvoir non assumé.

Entre les deux, Snow constatait de l’antipathie, certes, mais surtout de l’incompréhension. «They have a curious distorted image of each other». À l'évidence, les deux se retrouvaient appauvris par cette disjonction; ce que Snow constatait de front, car il était by training un scientifique et by vocation, un écrivain. Physicien et romancier, il lui est arrivé souvent de passer ses jours au laboratoire pour terminer ses soirées en compagnie de ses collègues «littéraires».

La distinction

Cette dialectique des «deux cultures» est sans doute trop simpliste pour rendre compte du rapport complexe entre les champs de la connaissance, et comme le soulignait Snow lui-même, toute tentative de diviser quelque chose en deux doit être regardé avec suspicion. Mais quand on pense à toutes ces discussions que nous avons encore autour des relations entre le dur et le mou, on se dit que ce «deux cultures» avait épinglé un bon morceau de réalité.

Deux cultures donc. Mais ce «deux» est-il en soi un problème? Pas vraiment si l’on abonde dans le sens d’Edgar Morin, qui y voit un nœud gordien qu’il faut éviter de trancher. Entre sujet et objet, entre nature et culture, entre science et philosophie, il faut distinguer sans dissocier, dit-il.

Ce tiraillement vécu entre les sciences et les humanités se décline en culture scientifique et en culture «tout court» (terme kidnappé par les arts et les lettres), dont la vie parallèle se traduit même dans leur mise en institution. L’une étant couvée par le «ministère de la Culture» et l’autre, par le «ministère de la Recherche». Ici, encore une fois, il serait permis de distinguer, mais sans dissocier.

Pourquoi réassocier?

Mais avant de réfléchir au comment, voyons le pourquoi il faudrait réassocier ces deux cultures, dont l’une se préoccupe du «comment ça marche» et l’autre du «comment on vit» (c’est moins tranché, bien sûr, mais cette division me semble utile).

D'abord, parce que ces deux démarches, aussi nécessaires l’une que l’autre, sont nécessaires l’une à l’autre. Rationalité et moralité. Cognitif et émotif. Observation et action. Statistiques et décisions politiques.

Parce que la philosophie, l'histoire, l'éthique, la littérature, etc., permettent de donner sens aux données objectives et d'en organiser le partage.

Parce que la formidable masse de connaissances emmagasinée par l’approche scientifique doit sortir de la garde-robe pour participer au grand récit du monde, à cette histoire racontée aux petits qui tiennent à savoir s’ils sont bien nés dans les choux. Que la majorité des gens connaissent mieux l’histoire concoctée par les religions monothéistes que l’histoire de notre univers, de notre planète et de notre espèce, on se dit qu’il y a quelque part quelque chose d’important que l’on n’a pas su communiquer – sans doute parce que c'est encore considéré hors culture.

Parce que la connaissance objective enchante aussi le monde. «À partir du moment où on commence à regarder les choses, le monde change, le monde se poétise immédiatement, si on commence à faire attention au grain d’une veste, à la couleur d’une tenture, ou à une goutte qui tombe du robinet», raconte Thomas Clerc en parlant de son Intérieur. De mon côté, cela m’émeut profondément de savoir qu’il y a un peuple milliardaire qui m’habite en symbiose, et que les noyaux d’atomes formant le tapis polyester ou constituant Mlle Minou (mon chat) proviennent des mêmes étoiles. Mais cette poésie du monde réel ne peut émerger que d’une culture réassemblée.

Plus pratiquement, parce que ces deux cultures doivent travailler de concert aux «petits» problèmes de notre époque. On s’en sortirait un peu mieux si nos décisions individuelles et collectives étaient éclairées par le savoir et inspirées par une morale et éthique du bien commun.

Comment réassocier?

Ainsi, une fois les territoires distingués, il faut faire circuler les flux, identifier les ponts.

Mais plus que de faire des liens, ne serait-il pas plus puissant de changer de paradigme, de se dessiner une nouvelle carte culturelle? Une troisième culture, comme le préconise un certain John Brockman.

Ah, on y arrive... mais 1000 mots plus tard, il est temps de pauser, et ce sera donc à suivre dans le prochain billet.

12 commentaires

Portrait de pascal

Anne, Yvan et Florence: ne perdez pas de vue que l’enjeu soulevé par C.P. Snow il y a plus de 50 ans, et apparemment encore plus d'actualité qu'à son époque, ce n’est pas celui d’une rareté des passerelles entre les disciplines universitaires. C’est plus large que ça: c'est l’absence de CULTURE commune. Dans son temps, on disait: les littéraires ne connaissent rien à la science, et les gens de science ne connaissent rien à la culture littéraire. Ceux qui ont commenté Snow dans les décennies suivantes ont jugé que sa définition de «littéraire» pourrait être élargie désormais aux sciences sociales.

J’ignore s’il y a plus de chercheurs en sciences sociales qui traversent vers les sciences que le contraire. Mais je pense qu’on n’aura pas de mal à admettre que dans notre société, c’est devenu pratiquement une vertu que de dire «je ne connais rien aux sciences». Alors qu’une personne qui dirait «je ne connais rien à l’Histoire», « je ne connais rien à la politique» ou «je ne connais rien à la littérature», se fait regarder avec de gros yeux. Même l'ignorance de l'économie crée facilement un sentiment de culpabilité. Essayez de trouver la même chose chez quelqu'un qui avoue ne rien connaître à la physique ou à la biologie.

Portrait de kcouillard

Je ne suis pas convaincue que le milieu artistique et celui des sciences sociales sont complètement immunisés contre ce genre de commentaires. Il n'est pas rare d'entendre « Moi, la danse contemporaine... » ou « Je ne comprends rien à l'art moderne... », par exemple. On peut aussi penser à toutes les blagues sur les films bulgares sous-titrés en hongrois... Enfin, j'entends rarement des gens se vanter d'être passionnés de philosophie.
Je me demande si ces petites phrases ne cherchent pas à camoufler une certaine honte de ne pas être à l'aise avec un domaine qui est perçu comme moins accessible.

Portrait de ydutil

Je soutiens toujours la même chose : l'absence de culture commune n'est essentiellement qu'à un sens. Tu vas toujours trouver beaucoup plus d'ouvrage littéraire dans la bibliothèque d'un scientifique que de livres de vulgarisation scientifique chez les littéraires. On a conçu le curriculum scolaire afin d'éliminer les cours de sciences le plutôt possible du cursus pour les littéraires alors que l'on étire le plus possible la formation dans les humanités. Socialement, il serait totalement impensable de rééquilibrer la situation, car les intérêts commerciaux en jeu sont trop importants.

Portrait de ydutil

@Anne Fleischman Vous permettrez que je reprenne le fil de la discussion ici.

La linguistique est effectivement en train de se nettoyer de son passé littéraire est c'est une maudite bonne affaire. Les bons outils étant quasiment universels, il sont même utilisable chez les mécanismes de communication animale comme ceux étudiés par mon collègue John Elliot. Il faut dire aussi que la linguistique a maintenant une importante fonction utilitaire dans le domaine de l'interprétation des langues naturelles par les systèmes informatiques. Ce qui est une motivation suffisantes pour éliminer la rhétorique et les post-modernes du décors.

Tous les domaines ne peuvent pas en dire autant.

Portrait de fpiron

Merci pour ce texte très intéressant. Il m'a fait penser à l'effort de taxonomie des sciences effectué par la plateforme PLOs : une liste très raffinée des sciences du vivant et des technologies côtoyant une liste incroyablement courte pour les sciences sociales et humaines...
Je ne suis pas d'accord avec le commentaire d'Yvan Dutil. Naviguant moi aussi entre différentes sciences, je constate non pas un rapport de forces entre les familles de sciences, mais plutôt une indifférence tranquille des unes envers les autres, chacune se développant dans une véritable bulle imperméable. Des chercheurs sont vaguement conscients qu'un peu plus d'interdisciplinarité pourrait enrichir leurs analyses et agissent en conséquence, mais ce sont des initiatives individuelles de chercheurs qui ont envie d'aller voir ailleurs plutôt qu'un développement institutionnel de la recherche publique.
Par contre, quand on observe la situation sur le plan politique, il est évident que cette indifférence part en fumée, chaque science devant défendre sa crédibilité contre les autres pour arracher le maximum de financement. À ce chapitre, la génétique est la grande gagnante, loin devant d'autres sciences du vivant (écologie) et les sciences sociales et humaines qu'il faut donc défendre. C'est une situation historique, qui peut se transformer, et non une conséquence de la "nature" de ces sciences.

Portrait de ydutil

Florence, les science humaines et sociales gagneront en crédibilité quand elles sortiront de la rhétorique et du post-modernisme. Mais, cela ne se fera pas en raison de leur propre intérêt commercial à protéger leur marché naturel.

C'est ce qui est évident pour toux ceux qui sont partis des sciences et sont allé de votre coté.

Portrait de ydutil

D'une part, si l'idée de deux cultures est vraie, il n'en demeure pas moins qu'il y a une grosse asymétrie : les scientifiques s'intéresse nettement plus aux humanité que la proportion des humanistes faisant le chemin inverse.

D'autre part, la science fait mal aux humanistes. Les sales scientifiques détruisent des pans entiers de la réflexion des anciens avec pour conséquence que leur magnifique oeuvres en prennent pour leur rhume. De plus, cela soulève un doute sérieux sur la pertinence de la réflexion de ces penseurs dans les autres champs de la connaissance humaines,

Finalement, si les progrès scientifiques nourrissent la réflexion des «intellectuels», il y a eu que très peu d'idées qui ont fait le chemin inverse. À ma connaisse, la dernière fois c'est quand Edgar Allan Poe a suggéré une explication aux paradoxe de Olbers dans Eureka: A Prose Poem en 1848!

Portrait de jbouchez

Bonjour Yvan,

Sur quelles données vous basez-vous pour affirmer que la communauté des sciences "dures'' s'intéresse nettement plus aux sciences humaines et sociales que ne le font les sciences humaines et sociales envers les sciences "dures"?

Vous remarquerez que j'ai utilisé le mot science pour les deux cultures...

Cordialement.

Portrait de ydutil

Plusieurs observations:

-J'ai vu pas mal de monde passer des sciences naturelles aux sciences humaines, aux arts et aux lettres, mais jamais personne faire le chemin inverse. Personnellement, j'ai fait beaucoup d'excursion du l'autre coté du mur et il est clair dans mon esprit que c'est essentiellement par un rejet (pas seulement une ignorance) des méthodes et des outils employés en science.

-Le ratio entre le nombre d'étudiants «non-scientifique» suivant des cours de culture scientifique face aux étudiants «non scientifiques» suivant des cours de culture générale est énorme et fortement biaisé vers les disciplines non-scientifiques.

-La composition des bibliothèques personnelles. On retrouve nettement plus d’œuvres «littéraires» chez les «scientifiques» que d’œuvres «scientifiques» chez les littéraires.

Bref, il n'y a aucune symétrie.

Il serait intéressant de faire ce genre d'analyse de façon formelle, car ce sont des observation potentiellement chiffrable.

Est-ce qu'il y a un volontaire pour une thèse?

Portrait de jbouchez

Cela implique quoi dans votre esprit Yvan?
Que les sciences humaines et sociales sont à la remorque des sciences dures?

Vous aimez associer le mot "science" aux seules sciences dures, c'est un peu condescendant pour les sciences humaines. Vous ne trouvez pas?

Portrait de ydutil

Cela implique que les sciences humaines n'en n'ont rien à cirer des sciences naturelles et que ne veulent en rien savoir.

Pour avoir jouer dans le deux domaines, je pense que le problème fondamental est que:

  • Les sciences humaines sont encore trop collées aux méthodes des littéraires et que les littéraires n'en sont jamais sorties et cela ne change pas pour des raisons commerciales.
  • Que les sciences humaines (comme les littéraires) n'arrivent pas assez à se décrocher de leur sujet pour bien le saisir. Dans le domaine de la science politique que j'ai étudié, il était parfaitement évident qu'un grands nombres d'affirmation n'était pas supporté par les faits et que le niveau d'analyse nécessaire était parfaitement minimal.
  • Effectivement, les sciences humaines suivent les sciences naturelles. Les progrès de la connaissance en sciences humaines sont dus en grande partie à une seule science: la psychologie expérimentale.

À mon avis, le problème va se résorber avec le temps. Les linguistes commence à travailler comme du monde, comme les sociologues. Si on peut contrôler les fraudes la psychologie expérimentale va suivre. La sociologie va changer beaucoup d'ici une dizaine d'années avec la généralisation de l'analyse des réseaux sociaux. Beaucoup d'éléments de la géographie ne sont déjà plus dans le giron classique.

Le vrai problème cependant reste de nature commerciale. Les changements que j'entrevois ne se feront qu'à l'encontre du marché naturel visé par ces programmes universitaires. Il y a alors de bonne chance que cela ne se fera pas.

Portrait de Anne Fleischman

Bonjour
Juste pour signaler que les linguistes travaillent «comme du monde» depuis le début du 20ème siècle avec les travaux de Saussure, notamment . Que les étudiants dans maintes disciplines de sciences humaines font face exactement aux mêmes problèmes que leurs collègues de sciences dures en ce qui à trait à la difficulté de faire financer leur recherche, à la pression du Publish or Perish, à la «tyrannie» des grandes revues, à la politicaillerie du monde universitaire qui ne connaît pas de frontières disciplinaires (Relire l'excellente David Lodge pour en rire un peu, ça fait du bien). Par ailleurs, il existe des cas de passage entre les sciences humaines et les sciences dures - certes peut-être moins nombreux que dans l'autre sens, mais quand même :)