Observation: un puceron du pois piqué par un parasitoïde perd complètement la boule. Il cesse de se nourrir, ou quitte sa plante et s'en va droit devant sans jamais se retourner, ou ne répond plus aux signaux d'alarme de ses congénères et se fait dévorer par la première coccinelle qui passe.... Bref, il se suicide. Stupéfaction! Comment est-il possible qu'un comportement si aberrant ne soit pas élagué par la sélection naturelle?

Que nous dit cette sélection naturelle? Si ton comportement te permet de mieux survivre, ou de mieux transmettre tes gènes, tu auras plus de descendants, qui eux même auront une grande probabilité d'exprimer ce comportement avantageux. À la génération suivante, tes descendants survivront et se reproduiront mieux que les individus n'ayant pas le comportement avantageux, et ainsi de suite. Au fil des générations, il y aura de plus en plus d'organismes avec ce comportement dans l'espèce, comparativement aux organismes qui ne l'ont pas. Cela peut aboutir à une fixation du comportement avantageux dans l'espèce: 100% des individus vont l'exprimer.

Revenons à nos pucerons. Se suicider n'aide nullement à survivre (forcément), ni se reproduire, alors comment est-il possible que ce comportement suicidaire ait contaminé toute une espèce? La solution réside dans le mode de reproduction particulier du puceron. S'il est certes capable de se reproduire de manière sexuée, avec des mâles d'un côté et des femelles de l'autre, l'immense majorité des bestioles verdâtres qui infestent nos rosiers sont en fait ce qu'on appelle des femelles parthénogénétiques. Elles se reproduisent sans mâles, et leurs descendants sont tous des clones exacts d'elles-mêmes. Qu'est-ce que cela signifie d'un point de vue évolutif? Qu'aider à la transmission de ses propres gènes, ou à celle des gènes de sa fille parthénogénétique, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. C'est le principe de la sélection de parentèle: aider des individus qui nous sont apparentés à mieux survivre ou à mieux se reproduire est avantageux pour nous, puisqu'en se reproduisant, ces individus vont transmettre une partie de nos gènes. Autant donc être sympas avec eux!

Lorsqu'une femelle parthénogénétique de puceron est piquée par un parasitoïde, elle ne peut plus rien faire pour elle-même, elle va mourir (et dans d'atroces souffrances). Par contre, si elle se suicide, elle élimine avec elle la bombe à retardement qu'elle transporte. Ses clones, ses copies d'elles mêmes, ne risquent plus d'être contaminés par le parasitoïde qui se développe dans son corps. C'est pour cela qu'on parle de suicide adaptatif: aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans ce cas de figure, se suicider est la meilleure manière d'aider à la transmission de ses gènes.