L’histoire n’a que rarement la place pour deux hommes brillants vivant à la même époque. Si elle a retenu le génie de Charles Darwin, elle n’a pas été tendre avec Alfred Russel Wallace, qui avait pourtant indépendamment abouti aux mêmes conclusions que celui qu’on considère aujourd’hui comme le père de la sélection naturelle.

La théorie de la sélection naturelle

Dans l’imaginaire collectif, Charles Darwin, jeune et fringant biologiste, s’est embarqué sur un bateau, a débarqué aux îles Galápagos, observé quelques pinsons puis est revenu en Angleterre écrire un livre qui allait bouleverser la manière dont on perçoit le monde qui nous entoure. Outre le mythe erroné du pinson de Darwin (qui mérite bien un article à lui tout seul), ce n’est pas vraiment ce qui s’est passé. Le voyage de Charles Darwin sur le Beagle s’est achevé en 1836. Dès 1838, inspiré à la fois par ses observations et par l’Essai sur le Principe de Population de Thomas Malthus, il formalise l’idée révolutionnaire d’une évolution des espèces par sélection naturelle. Et… il ne la publie pas. Charles Darwin n’était pas un agitateur et on suppose généralement que l’opposition de ses pairs et le contexte social de l’époque ont grandement retardé la publication de cette théorie.

Mais voici qu’intervient Alfred Russel Wallace. Ce naturaliste britannique a, tout comme Charles Darwin, passé un bon nombre d’années à rassembler des observations sur les animaux et végétaux, tout d’abord en Amazonie puis en Asie du sud-est. Il en a lui aussi déduit une théorie pouvant expliquer ce qu’il observait, à savoir que les espèces devaient être capables de changer et de s’adapter à leur environnement. Et lui aussi, après la lecture de l’ouvrage de Thomas Malthus, imagina que le moteur de cette adaptation devait être la sélection naturelle.

Assez ironiquement, c’est à Charles Darwin qu’Alfred Russel Wallace demanda son avis sur cette théorie. Ils échangèrent plusieurs lettres jusqu’à ce qu’en 1858, Wallace n’envoie à Darwin un essai prêt à publier intitulé Sur la Tendance des Espèces à former des Variétés. Cet essai est si similaire aux idées de Charles Darwin que celui-ci déclarera qu’«il n'aurait pas pu faire de meilleur résumé!». Enfer et damnation! Charles Darwin ne peut plus tergiverser: s’il ne veut pas perdre la paternité de la sélection naturelle, il faut qu’il la publie. La solution qui sera trouvée sera une présentation conjointe de cette théorie à la Société Linnéenne de Londres, le 1er juillet 1858. Si cette présentation fut signée de ses deux auteurs, l’histoire ne retiendra pourtant que la contribution de Charles Darwin.

Sphinx et orchidées

Malheureusement pour Alfred Russel Wallace, ce ne fut pas la seule fois que l’aura de Charles Darwin éclipsera ses contributions à la science. Avant de passer à la deuxième intuition similaire de ces deux grands chercheurs qui ne fut attribuée qu’au plus populaire d’entre eux, quelques notions de biologie.

L’immense majorité des plantes à fleurs a besoin du coup de pouce d’un animal pour se reproduire. Ces pollinisateurs, souvent des insectes, parfois des reptiles, des oiseaux ou des mammifères, ne rendent généralement pas ce service gratuitement: il faut qu’ils y trouvent leur compte. Pour inciter les pollinisateurs à venir visiter leurs fleurs (et donc à transporter involontairement leur pollen d’une fleur à l’autre), les plantes ont un bon nombre de stratégies. La plus connue est probablement la production de nectar, un liquide sucré et attractif pour les pollinisateurs. Le pollinisateur vient boire un coup dans la fleur, se couvre au passage (bien involontairement) de pollen, qu’il ira déposer (toujours bien involontairement) dans la prochaine fleur qu’il visitera.

Revenons-en à nos brillants naturalistes. Vers 1860, James Bateman, naturaliste anglais de son état, envoya à Charles Darwin plusieurs fleurs d’Angraecum sesquipedale, une orchidée malgache. Comme bien d’autres avant lui, Charles Darwin remarqua que ces fleurs étaient prolongées d’un éperon creux de près d’une trentaine de centimètres. Il nota que cet éperon contenait du nectar, mais surtout que ce nectar n’était présent que tout au fond du tube. Qu’en déduisit Darwin? Qu’il devait exister, quelque part sur l’île de Madagascar, un papillon géant avec une trompe d’une trentaine de centimètres de long, et que ce papillon était le pollinisateur de cette orchidée si originale. Il publia cette hypothèse en 1862 dans un ouvrage sobrement intitulé Fertilisation des orchidées.

«Un papillon géant? Avec une trompe aussi longue? Impossible voyons! Et comment volerait-il? Comment pourrait-il viser l’entrée de la fleur?». Voici comment réagit la plupart des contemporains de Charles Darwin à cette déduction en apparence farfelue. L’hypothèse de Darwin fut tournée en dérision par de nombreux auteurs qui considéraient que, puisqu’on ne connaissait pas de papillons avec ces caractéristiques, ils ne devaient tout simplement pas exister. Mais d’autres naturalistes ne prirent pas l’hypothèse de Darwin à la légère. Dès 1867, Alfred Russel Wallace (encore lui !), publia un article dans lequel il notait que Xanthopan morganii, un sphinx —donc un papillon de nuit de grande taille— africain, avait une trompe presque assez longue pour atteindre l’extrémité de l’éperon de l’orchidée de Darwin. Il supposa alors qu’un sphinx équivalent devait exister sur l’île de Madagascar, allant jusqu’à dire que «l’existence d’un tel papillon à Madagascar peut être prédite avec certitude, et les naturalistes qui visitent cette île devraient le chercher avec autant de confiance que les astronomes ont cherché la planète Neptune —et ils seront tout autant couronnés de succès».

Il faudra attendre 1903, soit plus de 40 ans après l’hypothèse de Charles Darwin et 36 ans après celle d’Alfred Russel Wallace, pour que soit finalement découvert ce mystérieux papillon. Surprise, l’hypothèse de Wallace était la bonne: il s’agit non seulement bien d’un sphinx mais plus encore de Xanthopan morganii en personne! Sa sous espèce malgache, décrite par Lionel Walter Rothschild et Heinrich Ernst Karl Jordan, sera nommée Xanthopan morganii praedicta en l’honneur de la prédiction d’Alfred Russel Wallace.

Malheureusement pour Wallace, une fois de plus, l’aura de Darwin éclipsera ses brillantes contributions à la science. Si Charles Darwin n’est même pas mentionné dans la description de Xanthopan morganii praedicta (contrairement à Alfred Russel Wallace qui y est amplement cité), on considère pourtant aujourd’hui que c’est en son honneur que fut nommée cette sous-espèce. Cette anecdote est aujourd’hui largement utilisée comme un exemple des intuitions géniales de Charles Darwin. Quitte à en oublier ses contemporains, pourtant tout aussi doués. Difficile de se faire une place à l'ombre de Darwin...