Je viens de voir un film qui a accompli une mission impossible: raconter de façon intéressante le boson de Higgs.

Mais ce texte ne sera pas une critique de film. Plutôt un avertissement aux physiciens et autres experts, qui s’imaginent que communiquer, c’est facile: rappelez-vous toujours que vous êtes en concurrence avec le monde entier.

Un physicien blogueur confiait récemment qu’il en avait assez de lire des billets de blogues sur un sujet qui, lui, l’ennuie, mais qui suscite immanquablement un «wow» chez le grand public. Il a fallu que je lui rappelle une évidence: il n’est pas le lecteur visé par ces billets.

Je ne sais pas qui est l’auditoire visé par le documentaire Particle Fever. Je ne le crois pas promis à un grand succès en salles ou en DVD —j’espère me tromper— parce que le simple fait d’avoir «boson de Higgs» dans la bande-annonce ou sur la pochette risque déjà d’en faire fuir plusieurs. Mais une chose est sûre: ce n’est pas un film pour physiciens. Ils n’y apprendront rien de neuf... et c’est tant mieux, parce que si c’était le cas, le film aurait été indigeste pour les autres.

Sa force: il raconte une histoire. Ou plus exactement, des histoires. Le réalisateur Mark Levinson, qui est lui-même un «physicien-devenu-cinéaste», a suivi pendant trois ans des personnages attachants, entre le CERN en Suisse et l’Université Princeton aux États-Unis, suffisamment attachants pour que, même si on connaît la fin de l’histoire —après tout, ils l’ont trouvé, le boson— on se laisse gagner par le suspense.

Mais ce spectateur-qui-n’est-pas-physicien, en ressortira-t-il avec des connaissances brutes sur la supersymétrie, intégrera-t-il le mot proton dans son vocabulaire? Peu probable. Car c’est là le dilemme entre l’enseignement et la vulgarisation. En racontant ces histoires, le réalisateur a sacrifié de nombreuses minutes qui, dans un enseignement formel, auraient été judicieusement employées à nous servir un matériel plus didactique. Mais ce n’est pas un enseignement: l’auditoire n’est pas captif.

Il y avait 500 heures de tournage, a expliqué Mark Levinson lors de la première —j’y ai assisté par pur coup de chance le 5 mars, alors que j’étais à New York. Cinq cents heures, cela veut dire qu’il en a sacrifié plus de 498 dont plusieurs, j’en suis sûr, contiennent des images et des entrevues qui passionneraient nombre d'étudiants en physique. Si vous êtes physicien, vous irez probablement voir le film pour y voir les gens que vous connaissez —les Fabiola Gianotti, Nima Arkadi-Hamed, vos «vedettes» à vous. Les non-physiciens, eux, iront voir le film s’ils ont le sentiment qu’ils peuvent passer un bon moment.

Car la vulgarisation, c’est ça. Physiciens, économistes et autres blogueurs, dites-vous que quel que soit le produit, l’information ne sera jamais aussi satisfaisante à vos yeux que si c’était vous qui l’aviez mise en forme. Ce n'est pas grave. Demandez-vous plutôt si ce produit peut susciter l’intérêt ou la curiosité, chez un auditoire non initié. Et si oui... empressez-vous de le recommander à vos amis!

Dans le même ordre d’idées, pendant mon passage à New York, j’ai vu une autre production qui touchait à la physique, mais d’un type radicalement différent: Dark Universe , le spectacle présenté au Planétarium Hayden depuis cet automne. Ça parle du Big Bang, de l’évolution du cosmos et de la mystérieuse matière noire. Faut le faire: présenter dans un spectacle de planétarium la matière noire, dont personne ne peut dire ce qu’elle est et à quoi elle ressemble.

Je doute que l’auditoire aurait été en mesure, à la sortie, de nous expliquer ce qu’a fait exactement le satellite Planck ou quel âge avait l’univers quand la première lumière visible a surgi. Probablement que la majorité des spectateurs aurait du mal, une semaine plus tard, à se remémorer l’expression «fonds diffus cosmologique».

Mais le facteur "wow" a joué à plein régime.