De la nécessité de (ré)intégrer l'art à la science.

Par David Carter, secrétaire de l'Association des communicateurs scientifiques.

«Soulever de nouvelles questions, de nouvelles possibilités, regarder les vieilles questions sous un angle nouveau exige de l’imagination créative et marque les progrès réels.» —Albert Einstein

Les révolutions scientifiques majeures ont généralement coïncidé avec de grandes périodes artistiques. Trop souvent aujourd'hui la science évolue, mais ne révolutionne pas. Peut-être parce que nous avons enlevé l’art de la science?

L’art recherche la beauté et parle à l’émotion; la science recherche la vérité et parle à la raison. Cette dichotomie n’a pas raison d’être: artistes et scientifiques s’engagent en réalité dans l’observation et dans l’expérimentation. «C’est par l’expérience que progressent la science et l’art», selon Aristote.

Artistes et scientifiques recherchent des moyens pour (dé)montrer la réalité observée ou ressentie —bien que leur façon de la conceptualiser diffère. Avec leur imagination, ils tendent vers l’innovation. Par ailleurs, si toute activité humaine est, dans une certaine mesure, «artistique», toute discipline scientifique est un art.

On l’oublie souvent, mais la séparation arbitraire de l'art et de la science est un phénomène relativement récent. Pour les Égyptiens, les pyramides n’étaient pas que de l'art, ces chefs-d’œuvre avaient aussi un but pratique. Considérant celui-ci, une technologie a été employée pour y parvenir.

Le besoin de se spécialiser entre art et science a commencé au Moyen Âge et s'est accéléré avec la révolution industrielle. Se spécialiser est tout simplement devenu un moyen très efficace d'organiser la société. Les spécialisations se sont ainsi multipliées. Aujourd'hui, nous ne gardons pas seulement art et science séparés: nous maintenons d’innombrables distinctions à l’intérieur même DES arts et DES sciences.

La science semble en effet imposer qu’on se spécialise. L’étendue des connaissances est trop grande et il est impossible de tout savoir. Vaut-il alors mieux de bien maîtriser qu’un seul champ d’études plus étroit, pour ne pas dire obtus?

Non. Une spécialisation trop bornée limite les occasions. Il est bien —voire indispensable— de se spécialiser, mais il faut aussi cultiver un champ de connaissances élargi.

D’après Stephan Reebs, professeur à l’Université de Moncton, «c’est à l’interface des parcelles qui constituent ce champ de connaissances que se trouve le sol le plus fertile —et, en plus, avec moins de compétiteurs!— pour les idées nouvelles et l’esprit créateur».

Rappelons qu’avant de devenir la Silicon Valley —un centre de création technologique, la région de la baie de San Francisco était un centre de création artistique.

Quels sont les avantages de (ré)intégrer l’art à la science?

Parmi les avantages à intégrer l’art à la science, le principal est la créativité. Un scientifique doit user de créativité dès l’élaboration de la question à laquelle ses recherches tenteront de résoudre. Le scientifique doit aussi faire preuve de créativité au moment où il conçoit la démarche à suivre pour répondre à cette question. Or, la créativité peut s’acquérir et se développer dans l’exercice d’une pratique artistique.

L'art peut ainsi aider la science à changer de paradigme. Autrement dit, l’art offre à la science une nouvelle paire de lunettes pour voir différemment le monde qui nous entoure.

Les penseurs les plus exceptionnels dans le domaine scientifique sont aussi des personnes très créatives influencées par une connaissance, ou un intérêt pour les arts.

D’après une étude de Danah Henriksen, de la Michigan State University, en intégrant des activités artistiques à l'enseignement de la science on renforce non seulement l’apprentissage de la discipline enseignée, mais on permet aussi aux élèves d'explorer et de faire des liens entre l'art et la science.

Léonard De Vinci a influencé l’humanité en combinant l’art et la science. Un tel mélange de disciplines est nécessaire pour la prochaine génération.

Pour réussir ce mélange, les décideurs publics pourraient prendre en considération les paroles de l’astrophysicien et vulgarisateur scientifique Carl Sagan, «c'est la tension entre la créativité et le scepticisme qui a produit les résultats spectaculaires et inattendus en science».

Mais, selon moi, pas besoin d’attendre après une intégration formelle de l’art dans la pratique scientifique. La prochaine fois qu’un chercheur se trouvera devant une impasse au labo, rien ne l’empêche d’aller faire un tour au Musée. De façon corollaire, visiter un laboratoire pourrait inspirer un artiste!