Ce billet est le premier d’une série qui portera sur la formation scientifique, le monde de la recherche, et sur les relations sciences–société.

La formation universitaire graduée est en pleine mutation. En effet, les responsables des programmes de doctorat des universités à travers le monde travaillent actuellement à repenser les cursus. Au Québec, une des solutions envisagées est d’enrichir les programmes de formations afin qu’ils permettent l’acquisition de compétences transversales.

Les compétences transversales consistent globalement en des habiletés de gestionnaires (ex: leadership, management, communication, réseautage), car oui, les industries veulent bien engager des Ph.D… mais s’ils avaient des compétences de MBA* en plus, ce serait bien apprécié merci.

Cette petite réforme se fait en réponse au changement du «marché» des finissants au doctorat. En effet, il est terminé le temps, où au lendemain de la soutenance de thèse, le nouveau docteur pouvait d’ores et déjà magasiner sa veste de tweed et sa baguette de bois, qui, comme tout le monde le sait, sont les deux éléments de base du kit du parfait professeur d’université. Aujourd’hui, seuls 30% des finissants au doctorat occuperont un poste de chercheur dans le secteur académique; le nombre de diplômés formés dépassant de beaucoup le nombre de postes de prof disponibles. Aussi, la compétition pour l’obtention de ces postes de chercheurs est très féroce.

Le «surplus» de docteurs «produits » à chaque année se retrouvera donc en dehors de la traditionnelle niche académique: un peu dans les institutions gouvernementales mais aussi dans l’industrie privée. On espère donc les rendre un peu plus attractifs en leur ajoutant une plus-value en gestion.

Trop de docteurs?

En parallèle (et cette question est posée un peu partout dans le monde occidental), on se demande si, tout simplement, on ne formerait pas trop de docteurs… Et si les coûts liés à leur formation n'étaient pas plus élevés que les bénéfices retirés?** Coûts et bénéfices étant calculés à la fois pour les étudiants mais aussi pour la société (qui défraient une partie des coûts de la formation, vous en aurez peut-être entendu parler, notamment au cours du printemps–érable).

C’est une question qui a été posée lors d’une journée de réflexion sur la formation à la recherche qui était organisée par le Scientifique en Chef en avril 2013. Malheureusement, ce thème a été très peu abordé lors des discussions; la question ayant été, pour ainsi dire, écartée du revers de la main.

Car il s’agit d’une question épineuse. En effet, la formation d’étudiants au doctorat est une des bases sur lesquelles repose la recherche scientifique en milieu universitaire. Par exemple, en 2007, les doctorants ont contribué à 30% des articles scientifiques publiés. Vouloir modifier à la baisse le nombre d’inscrits au doctorat, tout en maintenant la productivité scientifique, impliquerait des changements structurels importants au monde de la recherche. Il est donc beaucoup plus facile de continuer à vouloir former de nouveaux étudiants au doctorat selon le modèle actuel… mais en leur ajoutant une petite touche en plus.

Quid des compétences scientifiques?

Certes, ces compétences en gestion peuvent être bien utiles pour occuper un emploi en dehors (et même à l’intérieur) de l’université… mais inversement, qu’en est-il de toutes les autres compétences acquises au cours du doctorat ? Je parle bien sûr des compétences (hyper-spécialisées) en recherche scientifique. Est-ce qu’elles intéressent vraiment les industries?

Selon les derniers chiffres d’une enquête menée par le Gouvernement du Québec (2012), on constate qu’une fois sur le marché du travail, les titulaires d’une maîtrise gagnent en moyenne 30% de plus que ceux qui ont un baccalauréat. En comparaison, les Ph.D. gagnent en moyenne 4% de plus que les titulaires d’une maîtrise…. C’est-à-dire un peu moins de 1% par année de formation supplémentaire; les doctorats durant en moyenne de 5 ans au Québec.

Bref, je doute de la prétendue demande pour les docteurs.

Je doute… mais il faut dire c’est une seconde nature pour moi. Le pur produit de ma formation doctorale durant laquelle j’ai appris à fouiller en profondeur un sujet et à tester différentes hypothèses avant de tirer une conclusion.

Car il est un peu là le problème… On ne dispose que de très peu de données pour nous permettre de conclure sur les besoins des industries… mais surtout sur ce qu’il advient des diplômés du doctorat à leur sortie de l’école. Bref, il est dommage que la méthode de recherche enseignée durant les études graduées (réfléchir, douter, critiquer, interpréter, créer) ne soit pas appliquée elle-même dans le processus menant à la refonte de ces programmes de formation.

La stratégie actuelle consiste à favoriser la création de ponts avec l’industrie privée... En parallèle, il faudrait aussi que cette stratégie s’arrime avec le rôle que l’on voudrait que les scientifiques jouent dans la société afin que la réforme des programmes ne permette pas seulement de mieux faire rouler l’économie mais aussi, de mieux réfléchir collectivement.

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* Master of business administration ou Maîtrise en administration des affaires ** Voir, entre autres, les travaux et la réflexion de Paula Stephen, nommée personnalité de l’année par la section Science Careers de la revue Science en 2012.