Préparez-vous bientôt à «bidouiller» avec une nouvelle exposition permanente proposée prochainement au Centre des sciences de Montréal.

Par Michel Groulx, Chef, recherche, contenu et éducation au Centre des sciences de Montréal

Nous sommes dans un musée (un centre de sciences, en fait) mais l’endroit ne ressemble nullement à une salle «d’exposition». Aucun objet n’y est mis en valeur, et on n’y voit aucun des éléments qui caractérisent ces endroits: pas de jeux interactifs excitants, d’écrans tactiles colorés, de dispositifs immersifs hi-tech...

On aperçoit plutôt des structures très simples qui évoquent un parc, une cour ou un terrain de jeu : un câble tendu qui ressemble à une corde à linge, un bassin d’eau, un balcon, un cabanon... Il y a aussi des tables de travail, des établis, des panneaux perforés où sont accrochés des outils (tournevis, pinces, Exactos...), et des bacs contenant un joyeux bric-à-brac de matériaux hétéroclites qu’on pourrait trouver à la quincaillerie du coin (cintres, bouts de bois et de styromousse, accessoires de jardin, piles, fils crocodiles, duct tape...).

Bienvenue dans ce qui sera effectivement une des futures salles d’exposition permanentes du Centre des sciences de Montréal: le «labo de bidouillage» (titre provisoire, et traduction littérale de l’appellation anglophone Tinkering Lab). Dans cet endroit, il faut s’habituer à penser autrement —comme le dit la publicité d’une marque bien connue de produits informatiques.

Imaginons-nous à l’ouverture de la salle (prévue en octobre prochain): de jeunes visiteurs tout excités envahissent les espaces, se divisent en petits groupes et s’assoient à chacune des tables. À l’une des tables, non loin du bassin d’eau, un éducateur prend la parole et lance un défi à son équipe: «Serez-vous capables, en 45 minutes, de concevoir et fabriquer un dispositif capable de transporter une masse de 100 grammes d’une rive à l’autre du bassin?».

Plus loin, les enfants reçoivent une autre consigne: inventer quelque chose qui permettra à un objet fragile (par exemple un œuf) de tomber du balcon sans se briser. Plus loin encore, il s’agira de bricoler des structures lumineuses pouvant éclairer et enjoliver le cabanon. Et ainsi de suite dans chacun des six «bancs d’essai» de l’atelier-labo.

Au cours de l’heure qui suit, les innovateurs en herbe passent par toutes les phases et les couleurs du processus d’innovation: ils explorent les éléments mis à leur disposition, imaginent un prototype qu’ils construisent à coup de pistolet à colle et d’Exactos, le testent, se découragent, se reprennent, font des modifications, le testent à nouveau, etc.

Quelle mouche a bien pu piquer l’équipe du Centre des sciences pour délaisser les traditionnels «interactifs», si populaires auprès des visiteurs, et créer un espace qui fait moins penser à une salle d’exposition... qu’au garage de papa?

Raison No 1: le «labo de bidouillage» s’inscrit dans une tendance qui a fait tache d’huile, ces dernières années, en Amérique du Nord et en Europe. Initiés par l’Exploratorium de San Francisco (le doyen des centres de sciences, fondé en 1969), ils portent les noms de Tinkering Studio, Design Lab, Challenge Zone, etc. Ils poussent comme des champignons et on en dénombre déjà des dizaines. Bien que chacun ait ses particularités, ils proposent une expérience similaire: mettre à la disposition des visiteurs des matériaux et des outils simples, et les inviter à réaliser des activités manuelles plus ou moins structurées, afin de développer leur créativité.

Raison No 2, cette approche fait écho à plusieurs innovations culturelles et sociales. Notamment celle des Fab Labs initiée par le MIT (Massachusetts Institute of Technology). Les Fab Labs sont des ateliers où le public a accès à des équipements de fabrication numérique (imprimantes 3D, découpeuses laser, etc.) afin de construire des objets utilitaires ou décoratifs. Il s’agit de démocratiser en quelque sorte les moyens de production et de redonner aux citoyens le pouvoir de fabriquer, de construire, d’innover.

Les Tinkering Labs proposent une approche semblable mais ici, le processus devient plus important que le résultat. De plus, ils rajoutent à la sauce un ingrédient inattendu: le plaisir! Je l’ai constaté en vivant l’expérience moi-même. Une première fois, le défi consistait à construire un bolide mu par la seule force du vent, et capable de transporter une gomme à effacer sur quelques mètres de distance. Moins facile qu’il n’y paraît! Ce qui m’a fasciné, c’est la diversité des solutions apportés par les participants (de jeunes adultes décrocheurs, qui ne s’attendaient pas à se retrouver dans ce genre d’activité). Certains bolides avaient des roues, d’autres roulaient sur eux-mêmes, et d’autres glissaient. Leurs «voiles» ou surfaces portantes pouvaient être faites de fanions, d’assiettes de carton ou d’aluminium, de tubes de rouleaux de papiers de toilette... Les jeunes ont eu beaucoup de plaisir à travailler manuellement et en équipe. La coopération au sein des équipes, ainsi qu’une certaine compétition entre elles, les a stimulés. Ils n’avaient qu’une déception à la fin de l’exercice: avoir manqué de temps pour améliorer leur dispositif, l’activité étant chronométrée pour ajouter du piquant.

Une autre fois, le défi s’est avéré plus compliqué... et encore plus stimulant: il s’agissait de créer une réaction en chaîne composée d’éléments hétéroclites (notamment des accessoires de jardin). Chaque équipe de jeunes du primaire devait réaliser une section de cette cascade, et toutes les sections devaient s’interconnecter afin que l’impulsion initiale se transmette sans interruption tout au long de l’assemblage. Bien sûr, tout n’a pas marché comme prévu. Malgré tout, on pouvait palper le plaisir des enfants alors qu’ils développaient leur idée, apprenaient à utiliser de nouveaux outils, décoraient leur création, et bien sûr, applaudissaient au moment de l’essai final, tous rassemblés pour observer la machine en action.

Au-delà de la mode et des tendances, ces ateliers ont une autre qualité très recherchée par les temps qui courent : ils ne coûtent pas très cher! Du moins, en mobilier, matériaux et outils, lesquels sont après tout très simples, réutilisables, et peuvent même provenir de dons d’entreprises. Par contre, le concept demande une solide présence humaine (ce qui nécessite des sous, bien sûr). L’éducateur (ou «facilitateur») est essentiel pour conseiller et relancer les participants. «As-tu pensé à utiliser un matériau plus léger? Sais-tu comment tenir une perceuse? D’après toi, pourquoi ça ne marche pas?». Il apprend à observer les visiteurs et à décoder les signes de blocage ou de découragement. Mais autant que possible, il ne doit pas donner de solution.

D’ailleurs, ce processus de découverte relativement autonome, par essais et erreurs, s’inscrit dans une philosophie qui a inspiré, entre autres, la réforme pédagogique au Québec: le socio-constructivisme. Ne vous sauvez pas! Ce concept, en dépit de sa désignation pompeuse, s’appuie sur une idée tout simple. En faisant soi-même, et avec l’aide des autres, on apprend. Mais qu’est-ce qu’on apprend vraiment dans ce genre d’expérience?

Soyons francs, un certain débat fait rage dans la communauté muséale. Au cours du dernier congrès annuel de l’ASTC (Association of Science and Technology Centres), on a posé ouvertement la question. Des panélistes sont allés jusqu’à affirmer que les Tinkering Labs n’ont pas leur place dans les centres de sciences, car on n’y apprend guère de nouvelles connaissances scientifiques. Je crois qu’à ce titre, de nombreuses autres activités devraient être retirée de nos institutions muséales! Celles-ci proposent, après tout, un apprentissage informel, basé sur l’éveil des sens et de l’esprit. De retour à l’école, les petits noyaux d’intérêt ainsi créés peuvent prendre forme et corps et servir de base à un apprentissage plus formel. De la même manière, les ateliers de bidouillage nous amènent à découvrir intuitivement le fonctionnement d’un levier ou d’un circuit électrique, à constater que tel matériau flotte, à poser des questions et à tester des hypothèses... Je crois que tout cela, c’est aussi de la science. Et je fais le pari que ces espaces non conventionnels amèneront non seulement leurs visiteurs à penser autrement, mais aussi à apprendre autrement.