Le monde est un grand marché. Et le monde de la science est bien entendu inclus dans celui-ci. Ceci m’amène donc à réfléchir sur la valeur de la science et de ses produits... et plus particulièrement sur les moyens employés pour la mesurer.

Tout d’abord, d’un point de vue très général : Qu’arriverait-il si, du jour au lendemain, tous les scientifiques de la Terre s’arrêtaient de travailler? Cela prendrait probablement un moment avant que l’on en ressente les conséquences. On peut s’imaginer qu’avec les connaissances actuelles que l’on a, on est encore bon pour faire un bout sur le neutre. Le savoir scientifique devient « indispensable » lorsqu’il est question de progrès ou pour faire face à un changement imprévu. Une maladie par exemple…. Ou un changement climatique (ok, mauvais exemple pour ce qui est du changement imprévu.)

Instinctivement, on associe donc la valeur du savoir scientifique au progrès et aux innovations, qui, disons-le, sont bien souvent techniques. Des imprimantes 3D, la thérapie génique ou le moteur à hydrogène. Mais bien sûr, c’est une vision un peu simpliste. Fondamentalement, la science nous amène à modifier le regard que nous portons sur le monde qui nous entoure. Pensons à la Terre qui tourne autour du Soleil (Merci Copernic!) ou au temps qui peut se dilater (Merci Einstein!).

Mais qu’en est-il de la mesure de la valeur des recherches scientifiques pour les chercheurs eux-mêmes?

Le prosaïque monde de la recherche :

À l’intérieur du monde de la recherche, la valeur de la science ne se mesure pas en innovations mais plutôt en publications scientifiques. Si on avait envie d’inventer des mots (et on a envie) on pourrait dire que la science actuelle « monétarise » le fruit de ses travaux en les publiant. Ces publications permettent ensuite d’obtenir de nouvelles subventions qui permettront de nouveaux travaux qui se traduiront par de nouvelles publications. Telle est la devise qui a cours dans le monde scientifique. Et, à l’instar du « vrai argent », toutes publications ne sont pas égales entre elles. En langage Monopoly, on pourrait dire que publier dans (la prestigieuse) Nature permet de s’installer à Place du Parc alors qu’un papier dans Canadian Journal of Forestry est plus dans l’esprit de l’avenue du Connecticut. (Soit dit en passant, vous remarquerez que lorsqu’il est question de la revue Nature, son nom est précédé dans 50% des cas de l’adjectif « prestigieuse », on jase).

Mais est-ce dire que la valeur d’une recherche publiée dans Canadian Journal of Forestry est moindre que celle que l’on retrouve dans Nature? Pour obtenir des subventions (ou en monnaie de chercheurs) : oui! En terme absolu d’avancée scientifique : pas nécessairement. Car pour cela, il faudrait que les pairs qui décident de ce qui se retrouve dans les publications à fort impact agissent de manière totalement objective…. et incroyable mais vrai : la science N’EST PAS objective. Telle une adolescente en secondaire 4, elle est sensible aux modes et aime bien faire comme ses amies. Car, à la base de cette évaluation, on tente le difficile exercice d’estimer si les résultats d’une recherche sont susceptibles d’être réutilisés ou pas dans d’autres travaux…. Ou en d’autres mots de deviner si l’article scientifique sera cité dans une nouvelle publication. La citation représentant une preuve que du nouveau savoir a été construit à partir d’une recherche scientifique et c'est pourquoi il est utilisé comme une mesure de l’impact de celle-ci.

Ce processus de monétarisation de la recherche a donc pour conséquence qu’une très grande quantité de travaux sont publiés. Or, on évalue qu’environ 30% de ceux-ci ne seraient jamais cités par personne, et qu’une proportion encore plus grande ne serait citée que par les auteurs des dites publications dans de nouveaux articles. Et il en va de la science comme de la vie, il y a des riches et il y a des pauvres : on estime que seulement 1% des chercheurs publieraient un papier par année. Et malgré cela, on croule sous les publications.

On s’interroge de plus en plus sur cette culture du Publish or Perish, comme dirait Shakespeare (qui en connait un bail en matière de publication) qui produit des quantités astronomiques de nouveaux articles scientifiques… que les chercheurs n’ont pas le temps de lire, trop occupés que nous sommes à en écrire de nouveaux.

Une partie de la solution consisterait à mesurer la performance des chercheurs par de nouveaux indicateurs, autres que celui de la publication qui mesure strictement l’impact d’une recherche à l’intérieur de la sphère scientifique. Aux États-Unis, on a d’ailleurs intégré dans l’évaluation des demandes de subvention la notion de broader impacts. Des impacts plus larges que pourraient apporter la recherche. Le concept est flou mais il ouvre la porte à la valorisation de nouveaux types d’activités, par exemple, la science citoyenne ou l’implication communautaire. C’est, il me semble, un pas dans la bonne direction et une initiative dont on devrait s’inspirer de ce côté-ci de la frontière.

La recherche comme moteur de l’évolution Ce qu’il faut retenir, c’est qu’en dedans comme en dehors du monde scientifique, les impacts possibles de la recherche scientifique sont très variés et que certains de ces aspects sont moins tangibles (d’aucun dirait payants) mais tout aussi importants que d’autres. Dans l’absolu, il s’avère donc impossible de déterminer si les connaissances théoriques acquises aujourd’hui participeront à un progrès ou à une innovation demain. Ce qui me fait drôlement penser à l’évolution et au concept de diversité où une espèce sera bien mieux préparée à faire face à un changement inattendu (on y revient!) si elle possède un bagage génétique diversifié. Comme inspiration en matière de développement de la recherche, l’évolution, c’est pas mal! À discuter la prochaine fois que j’en jase avec M. Harper.