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Norvège: «faire caca et s’en aller», des croisières qui n’amusent pas les locaux

Bruno Fortin, le 13 septembre 2014, 6h55

Au retour d’une promenade matinale, Anders Fretheim, agriculteur à Flåm -une commune de 350 habitants lovée au creux d’un fjord de la côte ouest-norvégienne, est demeuré stupéfait devant la scène qui avait lieu dans son pâturage : un millier de touristes équipés de nappes et de paniers, pique-niquant tranquillement parmi ses vaches.

Norvège: «faire caca et s’en aller», des croisières qui n’amusent pas les locaux
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Norvège: «faire caca et s’en aller», des croisières qui n’amusent pas les locaux

À la suite du passage des pique-niqueurs, qui avaient aplati l’herbe et rendu le fauchage difficile, l’agriculteur a installé une fausse clôture électrique. N’empêche, quelques jours plus tard, c’est un groupe de Japonais qui s’installait dans le pré pour y déjeuner à l’ombre de l’arbre à morelles. C’est la goutte d’eau qui a poussé Fretheim a installé une affiche « terrain agricole », « privé », « no camping ». Autant de signes ostentatoires de la propriété privée peu communs dans le paysage norvégien, où de toute éternité les randonneurs ont droit de passage et de camping à peu près partout.

« Pas de gros bateaux de croisière » peut-on lire encore sur l’affiche. Fretheim explique au magazine Dagens Næringsliv que si les touristes viennent en croisière pour voir les fjords et les montagnes, ils s’intéressent aussi aux gens et aux animaux. Impossible pour lui de faire office de paysan typique pour le divertissement des centaines de visiteurs qui font escale au village plusieurs fois par semaine en été.

Des voisins se sont également confiés au DN, exaspérés de se faire prendre en photo dans le jardin alors qu’ils vaquent à leurs occupations, ou de voir certains touristes ouvrir les portes des autos pour s’amuser du fait qu’elles ne soient pas verrouillées. Un autre est tombé nez à nez, dans sa cuisine, avec deux dames qui avaient désespérément besoin d’utiliser les toilettes. Dans le même ordre d’idées, Fretheim raconte que son tracteur sert régulièrement d’abris aux touristes et qu’il n’a jamais vu autant de fesses blanches de sa vie que lors de balades à vélo sur une route des environs, où les villégiateurs se soulagent à même la rivière à saumons. Anecdotes semblables ailleurs, à Svalbard, où les occupants d’une garderie ont été surpris par l’intrusion d’un groupe de curieux dans leurs locaux, tandis que des enfants pouvaient apercevoir un autre touriste uriner contre la clôture de la cour.

Les déjections humaines sont loin d'être les seuls avatars consécutifs des croisières à changer la vie des locaux, de même que l’image idyllique des fjords norvégiens telle qu’on la voit sur les cartes postales ou dans les vitrines des agences touristiques. L’article du DN évoque notamment le bruit de la musique à bord des navires qui fait vibrer les fenêtres des maisons (le son voyage facilement dans les fjords); l’odeur du foin coupé qui a été remplacée par celle de l’essence des moteurs ronronnant en permanence; le rejet des eaux usées des navires qui serait responsable de la disparation des poissons.

« NO CRUISESHIT »

Le jeu de mot que l’on peut lire sur une clôture de Flåm est peut-être facile, mais il traduit bien la grogne de ces petites localités qui ne possèdent pas les infrastructures nécessaires à accueillir cette marée humaine, à commencer par des installations sanitaires adéquates. À Flåm, il y a une toilette à la station-service pour les 200 000 vacanciers qui débarquent chaque été l’espace de quelques heures. Difficile de demander à la commune de pallier ce manque quand elle ne retire aucun bénéfice du passage de touristes qui mangent, consomment et dorment à bord des immenses navires, véritables villes flottantes qui peuvent contenir jusqu’à 4000 passagers.

Si le tourisme de croisière apporte environ 5 milliards de dollars par année dans le pays, il incarne néanmoins le parfait exemple du problème de la capacité d’absorption du tourisme de masse par les petites communautés. Peut-on être à la fois une destination touristique spectaculaire et une petite communauté où il fait bon vivre ?
Pour sa part, Anders Fretheim a acheté une résidence secondaire dans une commune voisine, loin du quai.

Source : article publié dans le Dagens Næringliv, incluant des photos et un court vidéo
Journaliste : Anne Fougner Helseth
http://www.dn.no/magasinet/2014/07/18/2202/Reportasje/drit-og-dra
Aussi en lien, Vidéo corporatif de l’AECO (Association of Arctic Expedition Cruise Operators) à visant à éduquer les touristes aux règles de sécurités vis-à-vis des ours et de savoir-vivre envers les locaux.