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Mais lâchez leur la bride, enfin!

Bruno Geoffroy, le 17 novembre 2014, 18h01

La chasse urbaine est ouverte. Oubliez la recherche d’empreintes et les connaissances ancestrales de pistage. Grâce aux outils de géolocalisation, vous allez pouvoir débusquer… votre enfant en deux temps, trois mouvements. Perfide technologie quand tu nous tiens!

Ghost walk_ credit Pedro Moura Pinheiro (Flickr CC)
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Ghost walk_ credit Pedro Moura Pinheiro (Flickr CC) Flickr CC - https://www.flickr.com/photos/josephb/

• À lire sur dans le magazine Web Planète F, un dossier-réflexion-reportage sur la peur parentale.

Au diable l’émancipation de la progéniture, rassurer les parents n’a pas de prix. Surtout dans ce monde angoissé dans lequel on vit, ce monde de la peur à tout crin.

Plus besoin de les accompagner à l’école, un bracelet électronique, un porte-clef muni d’un dispositif de géolocalisation ou encore un manteau connecté vous permettront en tout temps (oui, vous avez bien lu) de connaître les déplacements de vos chérubins.

Un pas vers la liberté, vous dites-vous? Une liberté qui a des allures de conditionnelle, alors. Les autorités judiciaires ne surveillent-elles pas ainsi les prisonniers à distance? On jase là.

Déjà que les enfants voient leur autonomie de déplacement réduite à peau de chagrin. Sur quatre générations, la carte du Dr William Bird recense la cruelle dégringolade: à Sheffield au Royaume-Uni, on est passé d’un espace de liberté pour l’enfant de 10 kilomètres à moins de 300 mètres. Certes, la vie a changé, la ville aussi. Mais soyons raisonnables quand même.

Avec cette puce collée «dans le dos», véritable cordon ombilical new age, votre enfant n’est pas prêt de goûter à la pleine autonomie et peut avoir le sentiment d’être surveillé en permanence.

Confiance + vie privée = zéro

Pourtant, «exister en dehors du regard des parents est une victoire pour l’enfant», rappelait Michaël Stora, psychologue-psychanalyste et cofondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines dans un article du Monde. Et à ce titre, l’école et le chemin pour s’y rendre sont des lieux sacrés, des espaces que seul l’enfant s’approprie et où les parents n’ont pas le droit de cité. En ce sens, la balise GPS viole son espace privilégié.

Deux options s’offrent alors aux parents: soit votre enfant est assez mature et vous le laissez voler de ses propres ailes (la peur au ventre pour vous, la fierté pour lui), soit il ne l’est pas et vous attendez. Dans les deux cas, la technologie reste au placard!

C’est d’ailleurs une question de confiance, notion fondamentale pour le développement de l’enfant. Selon une étude du Commissariat canadien à la vie privée publiée en 2012 (Les technologies de surveillance appliquées aux enfants), «lorsque la surveillance est interprétée comme un manque de confiance, cela peut aboutir à des cachoteries et à une attitude subversive de la part des enfants et des jeunes, de même qu’à une réticence à partager l’information avec les parents.»

L’étude pose aussi la question des conséquences que cette surveillance peut avoir sur leur compréhension de la notion de vie privée plus tard dans leur vie. «Les enfants apprennent par expérience et s’ils ne grandissent pas dans un cadre où l’on respecte la vie privée ils ne peuvent pas apprendre ce qu’on entend par là.» En poussant la logique plus loin: les enfants auront-ils le réflexe de protéger leur vie privée une fois adulte alors qu’ils ont grandi sous surveillance?

Les balises GPS n’ont qu’une fonction: mettre vos peurs sous clé. En aucun cas, elles ne représentent une étape vers l’indépendance de votre enfant. Le monde est plein de risques, oui. Mais, pour grandir, il devra les gérer et les affronter. Seul. Sans surveillance.