Elle a donc prétendu avoir guéri son cancer avec une alimentation naturelle. Et après deux années passées à entretenir sa célébrité —après avoir donné de l’espoir à qui sait combien de cancéreux— la voilà qui avoue qu’elle n’a jamais eu de cancer. Et quelle est son excuse? «Je suis humaine.» Quelle sera l'excuse de ceux qui y ont cru?

Démasquée cette semaine, l’Australienne Belle Gibson, 23 ans, était blogueuse en santé, ce qui doit en ce moment faire monter la moutarde au nez de toutes les blogueuses en santé qui font un travail rigoureux et honnête, mais qui n’atteindront jamais sa célébrité. Elle a donné des conférences payantes, a produit une très populaire application et a décroché un contrat pour un livre qui devait paraître dans quelques semaines —ce qui doit en ce moment créer une sacrée dissonance cognitive chez ceux qui ont aveuglément cru en elle. Et c’est sans parler de tous ceux —ça, c’est moi— qui défendent l’importance d’un journalisme scientifique fort et qui se prennent la tête entre les mains en pensant au nombre effarant de journalistes non-spécialisés qui, pendant ces deux années, ont interviewé cette Australienne sans jamais poser les bonnes questions.

Ce qui relance l’urgente nécessité d’apprendre aux gens à distinguer sur Internet une source fiable d’une arnaqueuse... Ainsi que l’urgente nécessité d’avoir davantage de journalistes scientifiques qui aient les réflexes et le temps pour fouiller les déclarations qu'ils savent être trop belles pour être vraies.

Confrontée par l’Australian Women’s Weekly, lui-même alerté par des doutes qui avaient tout de même commencé à émerger, Belle Gibson a finalement tout avoué. Non, elle n’a pas guéri son cancer avec une alimentation sans gluten, sans lait et sans sucre. En fait, elle n’a jamais eu de cancer.

Je ne cherche pas le pardon. Je pense juste que [de parler] soit la bonne chose à faire. Par-dessus tout, j’aimerais que les gens disent «OK, elle est humaine».

Son application, The Whole Pantry, a été téléchargée 300 000 fois, atteignant dans plusieurs pays la position de tête, catégorie alimentation. Son compte Instagram était suivi par 200 000 personnes. Son livre semblait promis à devenir un bestseller.

«Je voudrais que les gens disent: OK, elle est humaine». Voilà probablement l’excuse la plus stupide qu’une arnaqueuse ait jamais donnée.

Peut-être souffre-t-elle du syndrome de Münchhausen, comme le suggère le magazine australien qui consacre sa Une à ces révélations. Peut-être a-t-elle davantage besoin d’un psychiatre que de l’opprobre de la planète entière.

Mais il y a des naïfs et des crédules qui ont un sérieux examen de conscience à faire. Non, toutes les opinions n’ont pas une valeur égale. Non, la science ne se construit pas sur la base de débats où celle qui dit ce que je veux entendre a sûrement raison. Non, on ne peut pas mettre sur un pied d’égalité un millier de recherches scientifiques, et les affirmations d’une personne charismatique. Non, on ne guérit pas le cancer avec une alimentation sans gluten et sans sucre, pas plus que la dangerosité d’un ingrédient ne peut se mesurer par la longueur de son nom (oui, je parle de cette autre blogueuse en santé).

Les scientifiques aiment croire que l’inculture scientifique des gens est le gros problème de notre époque et que si seulement on pouvait leur insuffler davantage de connaissances, le problème serait réglé. C’est faux, comme des légions de journalistes scientifiques pourraient vous le raconter. C’est la naïveté, la crédulité et l’absence d’esprit critique qui sont en cause lorsque qui que ce soit devient une célébrité pour un traitement anti-cancer sorti de nulle part.

Le désir de croire en des miracles, en des solutions faciles, en une baguette magique, est chez certains aussi fortement ancré que lorsque leurs ancêtres s’en remettaient au druide local. Entre l’elixir magique qui guérit tout et une Belle Gibson, même réflexe de croire sans réfléchir, même désir de vouloir y croire. Et si on veut lutter efficacement contre un désir aussi fortement ancré, on a du boulot.