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Plus d’urubus, moins d’hirondelles…

MultiMondes, le 30 mars 2016, 14h52

Un fétu de paille transporté en vol, un œuf dans un nid, une becquée; voilà des indices que les auteurs de l’Atlas des oiseaux nicheurs du Québec recherchaient alors qu’ils recensaient les volatiles en paysage laurentien dans le cadre de la réédition de ce volume incomparable. Un demi-million de mentions de nidification ont été rapportées en cinq ans dans le sud du Québec. Les 2246 participants ont consacré collectivement plus de 100 000 heures à la recherche d’indices de nidification. Au tableau d’honneur, six ornithologues ont rapporté plus de 10 000 données. Le bon premier, Marco Beaulieu, a inscrit 16 766 observations.

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« On a terminé la cueillette des données et nous en sommes à la rédaction du document final », résume Jean-Sébastien Guénette, directeur de Québec oiseaux, l’organisme qui chapeaute les 32 clubs d’ornithologie du Québec totalisant quelque 5000 membres. Avec Environnement Canada et Études d’oiseaux Canada, le regroupement orchestre ce recensement historique qui ne verra pas le jour sous sa forme définitive avant 2018, mais qu’on peut déjà consulter en ligne.

Aussi essentiel pour la connaissance de l’avifaune que la Flore laurentienne l’a été pour l’identification de notre végétation, l’Atlas permet de documenter la biodiversité aviaire de nos écosystèmes. De plus, comme il s’agit d’une réédition de l’ouvrage monumental de 1300 pages paru en 1995 d’après des données de 1989, on peut mieux connaitre l’évolution des espèces en comparant la densité et la répartition des populations. L’urubu à tête rouge, exceptionnel au premier recensement, est devenu un oiseau commun de nos jours puisqu’on l’a aperçu dans des milliers de sites. On a vu les populations de dindons sauvages et de faucons pèlerins augmenter aussi. Un groupe en mission sur l’île d’Anticosti a rapporté une colonie d’une sous-espèce de becs-croisés des sapins en voie d’extinction. On n’en avait jamais vu à l’ouest de Terre-Neuve!

Par contre, des espèces comme l’engoulevent commun, le goglu, l’hirondelle bicolore et la sturnelle des prés ont été décimées. « Les oiseaux champêtres, les oiseaux de rivages et les insectivores ont connu le déclin; on ignore pourquoi même si on a certaines hypothèses », résume le directeur.

Entre les deux éditions, Internet et les réseaux sociaux sont venus simplifier les communications. On a aussi raffiné la collecte de données, ajoutant par exemple des postes d’écoute permettant d’évaluer les densités de population. Mais une chose n’a pas changé : le travail de terrain, avec mouches noires, maringouins et météo changeante.

À la différence de la majorité des ouvrages savants, l’Atlas repose sur la participation de non-spécialistes. Parmi eux, de nombreux banlieusards rapportaient les espèces visitant les mangeoires dans leur cour. Mais aussi des bénévoles d’exception qui ont fait de l’observation d’oiseaux une occupation de haut niveau. Ils sont allés sur le terrain beau temps, mauvais temps, sur quatre saisons. « L’ornithologie est le loisir scientifique numéro un au Canada et la tendance est à la hausse », mentionne M. Guénette qui cite une étude récente démontrant que l’observation d’oiseaux a dépassé le jardinage en popularité au pays. Peu couteux, respectueux de l’environnement, accessible à tous les groupes d’âge, ce loisir semble conçu pour une ère d’austérité… Il y aurait 1,5 million d’ornithologues au Québec!

Dans un article sur le début de l’opération en 2010, je rapportais que les coordonnateurs souhaitaient une forte participation publique. Six ans plus tard, on peut dire mission accomplie. Seule déception : le nord du 50e parallèle demeure largement méconnu, faute d’observateurs. Les coordonnateurs, Michel Robert et Marie-Hélène Hachey, invitent les observateurs expérimentés et autonomes qui planifient visiter le nord du Québec à communiquer avec eux pour alimenter ce chapitre inédit.

« Une consultation d’une telle ampleur et un collectif aussi rassembleur que cet Atlas est un évènement historique sans précédent en démocratie québécoise », estime l’écrivain Jean O’Neil dans une section consacrée aux témoignages. Bien « réseauté » dans la gent ailée, il ajoute : « Un vieux hibou, qui m’a réveillé au cours de sa virée nocturne, m’a confirmé que c’était chouette et deux hirondelles qui tweetaient sur un sans-fil m’ont assuré que ce projet était porteur d’accommodements très raisonnables et qu’elles espéraient le voir se concrétiser à tire-d’aile. »

Mathieu-Robert Sauvé