De quelle manière les journalistes scientifiques peuvent-ils contribuer à mettre au jour la diversité de la recherche universitaire ? N’y a-t-il pas là, pour eux, un nouveau territoire à explorer et à faire connaître ?

Partons d’une constatation triviale : tous les chercheurs universitaires ne portent pas un sarrau blanc et des lunettes de protection ; ils n’ont pas tous des laboratoires équipés d’appareils sophistiqués et coûteux ; ils ne visent pas tous à régler des problèmes de la plus extrême urgence (nous débarrasser du pétrole, arrêter une épidémie). Pourtant, au-delà de la diversité de leurs milieux, ils font tous de la recherche, demandent des subventions, soumettent leurs publications à l’évaluation de leurs pairs et encadrent des étudiants. Pour avancer dans la carrière (selon la formule consacrée), ils doivent faire la démonstration qu’ils ont contribué au développement des connaissances. C’est vrai en physique comme en littérature d’Ancien Régime.

Or, si la recherche scientifique est le plus souvent le parent pauvre des médias, la situation est pire encore pour certaines disciplines, notamment les lettres et les sciences humaines. Comment changer cela ? Les journalistes ont un rôle important à jouer dans ce domaine, comme les universitaires eux-mêmes.

Les journalistes scientifiques devraient être sensibles à la diversité du monde de la recherche universitaire et la mettre en lumière. Il ne s’agit pas de contester la place qu’occupent, sur la scène publique, les sciences biomédicales ou le génie. Mais il se fait, dans les universités, de la recherche dans des champs complètement différents, qui sont susceptibles d’éclairer les débats actuels.

Des exemples ? Je laisserai de côté les travaux de mes collègues professeurs, pour me concentrer sur quelques recherches doctorales, en cours ou récemment terminées, et dans une seule discipline, les études littéraires.

Quelqu’un organise des batailles médiévales près de chez vous ? Vous auriez peut-être intérêt à consulter un spécialiste pour essayer de comprendre ce que cela peut bien signifier. Les Femen bouleversent la sphère publique ? Elles se réclament expressément de la figure de l’Amazone antique et cette figure a intéressé plusieurs chercheurs en littérature comme en histoire de l’art ; ils ont quelque chose à nous apprendre sur cette appropriation, voire sur le dévoiement, d’une figure ancienne par la culture contemporaine. Le numérique aurait toutes sortes d’effets sur les identités multiples qui seraient les nôtres aujourd’hui ? La mise en scène de soi et des autres par des mots et par des images occupe nombre de jeunes chercheurs, qu’ils travaillent sur les formes complexes de l’autobiographie, sur les rapports des textes et des images (fixes aussi bien que mobiles) ou sur la prise en charge de ces questions d’identité par certaines pratiques artistiques (le théâtre, le cinéma).

Les journalistes scientifiques auraient donc intérêt à mieux connaître et à mieux couvrir certaines disciplines. Pour cela, les universitaires devraient être leurs alliés. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Nombre de mes collègues, jeunes et vieux, observent avec méfiance le travail des médias. Ceux-ci ne s’intéresseraient pas à leurs travaux et, s’il leur arrive de le faire, ils ne leur donneraient jamais assez de temps pour exposer ce qu’ils font. À mes yeux, cette situation doit changer.

Les professeurs d’université en lettres et sciences humaines devraient utiliser les nombreuses plateformes qui s’offrent à eux pour faire connaître leurs travaux, parfois pour les vulgariser, parfois en leur conservant leur nécessaire complexité démonstrative. C’est à cela que servent les blogues et les réseaux sociaux, mais aussi les médias dits traditionnels (presse, radio, télé).

La présence accrue des professeurs de lettres et de sciences humaines dans le monde médiatique pourrait servir de base à une collaboration avec les journalistes scientifiques fondée sur une connaissance des contraintes des uns et des autres. Sans cette collaboration, l’université continuera à donner l’impression qu’elle n’est habitée que par des porteurs de sarrau.