Ou comment faire la promotion de politiques néolibérales à l'aide de trompe-l’œil et autres "faits alternatifs".

Depuis que j’habite à Trondheim, au milieu de la Norvège, chaque fois qu’on me donne à lire un éditorial de La Presse où il est question de mon pays d’accueil, je désespère un peu. La dernière fois, c’était une chronique d’Alain Dubuc, qui parlait des ressources hydro-électriques au Québec et en Norvège (« Norvégiens… quand ça nous arrange », La Presse, 9 mars 2017).

C’est suite à cette annonce de la Norvège : les véhicules électriques ou hybrides avaient représenté la moitié des nouvelles immatriculations au pays depuis le début de l’année 2017. À Juste titre, plusieurs médias ont détaillé la stratégie qui a mené à ce succès : de lourdes taxes imposées à l’achat de véhicules diesel et à essence, versus de nombreux avantages consentis aux propriétaires de véhicules « propres » ; exemptions de taxes, de péages routiers, de frais de stationnement et de tarifs sur les traversiers.

Dans sa chronique, Alain Dubuc se saisit de cette nouvelle pour plaider en faveur de l’ajustement des tarifs d’électricité au prix du marché, comme en Norvège. « Au Québec on aime le modèle norvégien quand ça nous arrange », écrit-il. Et lui-même s’arrange plutôt bien du fait que « les Norvégiens paient le kilowattheure plus du double (que les Québécois)». Pour lui, ça fait partie des « compromis et des contraintes derrière les réalisations du modèle norvégien ».

Or, le collaborateur spécial fait de grands bonds au-dessus de la réalité du contexte norvégien : d’abord, tout est deux fois plus cher en Norvège. L’électricité, mais aussi les patins à roulettes, les moules à gaufres et les casseaux de fraises. Non plus, il ne précisera que les salaires sont également plus de deux fois plus élevés en Norvège, et que par conséquent, l’impact du coût de l’électricité sur le consommateur est le même, prix du marché ou pas.

Alain Dubuc oublie un autre morceau : l’insatisfaction générale des Norvégiens à l’égard des compagnies privées de distribution d’électricité (et ce, malgré des pannes moins fréquentes qu’au Québec, merci au réseau souterrain). Comme au Québec, on se fâche de l’augmentation des tarifs, mais ici, on se plaint en plus de leurs fluctuations.

Il y a d’autres griefs, on en parle souvent dans les médias : on se plaint de la prolifération de ces compagnies qui ne font qu’acheter et revendre le service ; on se plaint des sollicitations par voie de porte-à-porte et de télémarketing ; on se plaint d’une surenchère tarabiscotée d’offres et de rabais mêlés à la fluctuation des tarifs ; on se plaint de pratiques frauduleuses, surfacturation, non-respect des ententes. Enfin, d’après les chiffres du forbrukerrådet, l’équivalent norvégien de l’office de protection du consommateur, les plaintes se rapportant aux marchands d’électricité arrivaient en 3e position au palmarès de 2016.

Mais le chroniqueur laisse entendre que c’est ainsi que le « modèle norvégien » se réalise. Il transforme en outil du « modèle norvégien » ce qui apparaît plutôt, en Norvège, comme un boulet.

À un moment, le plaidoyer introduit un autre sujet : « Derrière ses politiques (de la Norvège) qui nous font envie, il y a des choix. Pour financer la gratuité scolaire par exemple, ce qui coûterait ici 700 millions, il faudrait trouver l’argent quelque part ».

Autre débat, auquel Sa Majesté le roi Harald V et ses trésoriers répondraient que la Norvège ne se demande pas combien lui coûte la gratuité scolaire, elle se demande combien ça lui rapporte.

La gratuité scolaire, qui a été instaurée en Norvège en 1947, bien avant le pétrole, a certainement été l’une des mesures les plus efficaces pour sortir le pays du marasme économique et social laissé par la guerre.

Vers une anthropologie comparative du contribuable

Alain Dubuc conclut son papier entre moralisme et anthropologie : « Cela nous rappelle le caractère hybride de la société québécoise, résolument scandinave dans ses attentes envers l’État, mais pas mal plus nord-américaine quand il s’agit de contribuer ». Un peu comme si cette mentalité présumée était quelque chose d’inné, et non pas contextuel. Mais il n’existe pas de facteurs génétiques qui font du Québécois un contribuable grincheux, et du Norvégien un contribuable enthousiaste.

D’ailleurs, on voit souvent des commentateurs bien en vue faire du surf sur ce cliché. On évoque le « modèle norvégien » en s’empressant d’ajouter que des mesures progressistes si « généreuses » seraient impossibles sans le concours du pétrole et d’impôts que d’aucuns imaginent titanesques (et maintenant de l’électricité au prix du marché).

Un mot sur le pétrole pour dire que 4 % de ses revenus sont réinjectés annuellement dans l’économie nationale, et que tout le reste va au fond des générations futures. C’est dire qu’avec le pétrole, le pays s’achète surtout une confiance en l’avenir. L’or noir n’explique pas non plus pourquoi d’autres pays nordiques, sans pétrole, comme la Suède ou la Finlande, présentent des modèles de société et des indices de niveau de vie fort semblables.

Pour ce qui est des taux d’imposition et de taxations en Norvège, peut-être légèrement plus élevés qu’ailleurs, les chiffres se comparent grosso modo avec ceux du Québec. On peut toujours (se) jouer longtemps avec les chiffres, mais prenons le strict exemple de l’impôt sur le revenu pour un salaire de 50 000$ : un Québécois en paiera 20 %, un Norvégien 25 %. 2500 $ de différence en faveur du Québécois, qui devra cependant travailler 20 jours de plus.

L’exemple a ses limites, en raison de tout ce dont il ne tient pas compte, mais il montre un effort de contribution à peu près équivalent. Et un effort largement mieux récompensé à la faveur du Norvégien si l’on décidait de tenir compte de la plus grande qualité et du plus grand nombre d’avantages dont il bénéficie : congés parentaux, flexibilité de la conciliation travail-famille, garderies nec plus ultra, écoles neuves, accessibilité à son médecin de famille, routes et pistes cyclables impeccables – quasiment.

Mais revenons à cette théorie du caractère hybride de la société québécoise. Où chercher les raisons objectives de cette différence d’attitude de la part des contribuables norvégiens et québécois ?

En tant que spécimen de contribuable hybride, j’aimerais proposer une ou deux pistes. On n'entend presque plus du Québec que les échos d’un discours rongé de cynisme, où les citoyens se sentent floués assez souvent. Il y aurait dégradation des services sans pour autant que cela s’accompagne de baisses d’impôts conséquentes. Mais le pire, on entend dire que tous ne contribuent pas à leur juste part.

En Norvège, le caractère public des données du fisc est sans doute un puissant incitatif pour les citoyens et les entreprises à contribuer selon leur juste part. Mais on a aussi l’impression d’une plus grande confiance au sérieux des administrateurs du trésor public, d’une meilleure cohésion démocratique et d’une vraie transparence. Il faut voir à cet égard l’éthique de sobriété quasiment spartiate des politiciens dans leur usage personnel des fonds publics.

Un détail dont on parle peu a peut-être une importance insoupçonnée : la numérisation des transactions monétaires. En Norvège, la monnaie a pratiquement disparu (et les membres de la génération x n’ont jamais vu de chèque de leur vie). Une circulation d’argent numérisée qui laisse donc des traces : cela pourrait-il avoir pour effet de rendre la tricherie plus difficile ? Il m’arrive de me demander si ces archaïsmes (argent comptant, chèques) ne sont pas maintenus en usage au Québec dans le but délibéré de faciliter l’évitement fiscal et d’accommoder la corruption. 

Mais Alain Dubuc ne cherche pas à comprendre les raisons de ces présumées différences d’attitudes vis-à-vis des « compromis et contraintes » que les contribuables sont prêts à accepter. Pour lui, c’est une réalité culturelle dont il faut tenir compte, et qui justifie l’application de politiques néolibérales, ici et là-bas. Une réalité qui l’arrange.

Where there is one, there are more

« Là où il y en a une, il y en a davantage » disait récemment l’astronome Sara Seager à propos de la découverte d’exoplanètes. Souhaitons que le même principe ne s’applique pas aux « faits alternatifs » cachés dans l’univers des médias sérieux au Québec. Il faut en douter, comme l’indiquent deux autres exemples repérés en gravitation autour de la lointaine planète Norvège.

Dans les débats québécois sur le financement des CPE, fidèles à leur crédo, les idéologues du néolibéralisme défendent le principe de l’utilisateur-payeur et celui de la modulation des tarifs en fonction des revenus. Une politique déjà tentée dans plusieurs communes de Norvège, dans les années 90, puis abandonnée : en plus d’être moins équitable qu’elle n’y parait, il semble que cette mesure apportait son lot de lourdeurs administratives, pour les garderies comme pour les parents.

Ça n’empêchera pas André Pratte, dans une chronique qu’il intitule « Les faits » (La Presse, 22 novembre 2014), de prendre une enjambée au-dessus de la réalité en glissant la Norvège dans une liste de pays « réputés pour leurs politiques familiales » qui « ajustent le tarif de garde en fonction des revenus des parents ».

À y regarder de plus près, on est loin de la vérité : le tarif des garderies norvégiennes est unique ; mêmes standards de qualité et même tarif pour tout le monde. Tout le monde ou presque, d’accord : des exemptions mensuelles ou la gratuité totale s’appliquent dans certains cas (famille monoparentale ou à faibles revenus, étudiant). Une politique d’exemptions de tarifs, donc, bien plus que d’« ajustements », telle qu’on la propose au Québec. C’est bien obligé : les enfants norvégiens ayant tous droit à une place dès l’âge de douze mois, nul ne saurait en être privé faute de ressources familiales. Mais l’auteur du Syndrome de Pinocchio ne s’encombre pas de ces vétilles.

Enfin, je parlais tantôt de petits bonds au-dessus du réel, mais dans une chronique d’un certain printemps, « Notes sur un boycott » (La Presse, 17 avril 2012), Lysiane Gagnon y va d’une performance de saut à la perche :

« Ah ! Mais il y a aussi la Scandinavie, direz-vous, où les universités n’ont pas à rivaliser avec les Grandes Écoles. Oui ! Il y a par exemple la Norvège, où l’université est gratuite… mais en échange, les étudiants doivent effectuer un an de service militaire non rémunéré. C’est ainsi que la société se rembourse. »

D’abord, personne ne fait de lien en Norvège entre l’université gratuite et le service militaire. Service dont l’obligation est surtout symbolique tant les motifs d’exemptions sont multiples (la poursuite d’études universitaires en est un). En 2016, 8000 appelés, ou volontaires, sur une cohorte de 71 000. Par ailleurs, étant donné que l’enrôlement des jeunes dans l’armée représente un coût pour l’État, ça ne saurait être une économie avec laquelle « la société se rembourse ».

Mais la gratuité scolaire est une autre idée que les tenants du néolibéralisme tiennent en horreur (le savoir n’est-il pas une marchandise comme les autres ?). Une idée qui doit être ridiculisée s’il le faut : « Inutile de commenter l'idée farfelue de la CLASSE, qui réclame la gratuité totale des études universitaires, et ce, même pour les étudiants étrangers! » dira la journaliste dans la même chronique.

Cette phrase m’est revenue en tête la semaine dernière quand aux nouvelles, on a parlé de la gratuité pour les étrangers. Un politicien du parti du centre proposait d’abandonner cette politique, mais aucun des autres partis n’a donné suite.

La proposition a fait l’objet d’une vive opposition de la part du recteur de l’université d’Oslo et du parlement des étudiants. Dans une déclaration commune, ceux-ci ont fait valoir que la gratuité pour les étudiants étrangers apportait des bénéfices culturels, académiques et économiques qui allaient bien au-delà du coût de leur accueil: notamment en facilitant le réseautage international entre groupes de recherches, en permettant à des Norvégiens de participer à des programmes d’échanges et en leur donnant accès aux grandes écoles où ils bénéficient de la même gratuité en retour.

Bref, le large consensus des milieux politique et universitaire est réaffirmé : la fin de cette politique de gratuité pour les étudiants étrangers porterait gravement atteinte à cette forme de troc universitaire entre le pays et le reste du monde. Un atout non négligeable dans ce qu’on appelle l’économie mondialisée du savoir.

C’est drôle comme au Québec, quand des promoteurs sollicitent les deniers publics en faisant l’apologie de fameuses « retombées économiques » pour des courses de voitures ou des festivals de blagues, on les écoute de très bonne grâce dans certains milieux. Mais investir pour faciliter la recherche, les échanges internationaux entre facultés, la circulation des idées ? Ciel ! Vous devez être un radical, un rêveur, un farfelu.

On ne soupçonne pas assez le côté pragmatique des Norvégiens.

 

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On le voit, s’agit-il de quelques réussites liées à ce « modèle scandinave » et voilà qu’arrivent les troupes éditoriales sonnant clairon, l’air d’apporter une nuance que d’autres n’auraient pas vue. Des nuances qui ne tiennent pas la route.

Vouloir informer, ou éclairer son lectorat d’exemples de solutions norvégiennes à des problématiques discutées au Québec, l’intention paraît louable et utile. Or, tout se passe comme si l’on voulait plutôt tirer le tapis sous les pieds de prétendus naïfs, qui, apparemment, cultiveraient une image idyllique de la Norvège ou de la Scandinavie.

Quand cette tâche est menée de manière tendancieuse, à grand renfort de « faits alternatifs » dénués de contextes, ce n’est plus simplement une affaire de mauvais journalisme, c’est une entreprise de désinformation. C’est la mise en avant d’un programme politique au détriment d’une honnêteté intellectuelle attendue de la part des grands médias d’information.