Poisson préhistorique, génial prédateur de l’Amazonie, l’Arowana est victime d’un absurde marché aquariophile : ce poisson est une Rolex ! 

Bling-Bling. “Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a quand même raté sa vie”. Je vous sers la version asiatique : si à 50 ans vous n’avez pas un poisson-dragon, vous êtes un looser !

À Singapour et à Hong Kong, l’Arowana, incarnation du dragon, tape sa frime dans l’aquarium des gens « qui ont réussi dans la vie ». Symbole du luxe, l’Arowana est un poisson qui inspire le respect, chasseur intrépide et magnifique. Au comble du snobisme, c’est aussi l’un des poissons les plus chers au monde. Le modèle de base vaut dans les 2 000 euros (2 830 dollars canadiens) et les prix grimpent de façon vertigineuse. Les splendides spécimens atteignent les 30 000 à 100 000 euros (entre 42 462 et 141 540 dollars canadiens). Convoitise et spéculation vont bon train, le dragon asiatique, Scleropages formosus, est une espèce extrêmement rare, presque éteinte à l’état sauvage.

Mettre autant d’argent dans un poisson d’aquarium peut vous surprendre. Mais sachez que dans le Feng Shui, le poisson-dragon apporte abondance, richesse et prospérité à son propriétaire. Du coup, évidemment, tout le monde rêve d’en avoir un chez soi…

Fausse Rolex

Aujourd’hui ce gri-gri d’un genre particulier n’est plus réservé aux personnes fortunées. Le marché a trouvé la parade. Il existe bien des fausses Rolex à dix balles… Pourquoi pas un faux dragon ?
Dans les boutiques de Shanghai (et même dans le 13ème), vous pouvez acheter un Arowana argenté pour 12 euros. Copie de l’original à bon prix, ce « poisson-dragon accessible à tous » est un Osteoglossum importé de Colombie.

Et qu’est-ce qu’on dit ? Merci la tectonique des plaques !

Laissez-moi vous expliquer… l’affaire n’est pas commune dans le règne animal. Chez les Arowanas, existent deux genres, chacun dans son coin de la planète : les Scleropages en Asie et les Osteoglossum en Amérique latine. Ces deux lignées se sont différenciées à partir d’un ancêtre commun il y a 180 millions d’années, quand le supercontinent du Gondwana s’est détaché de la Pangée. Dérive des continents oblige, chacun s’est retrouvé de part et d’autre de l’Océan. Le fait que les espèces d’Asie et d’Amérique du sud se ressemblent comme deux gouttes d’eau tend à montrer qu’elles ont conservé leur allure archaïque, témoin d’une époque très lointaine. Les dragons sont maîtres du temps…

Arowana
Arowana amazonien, photo Eric Trilleras
Poisson aux œufs d’or

Bon, ok, tout ceci intéresse beaucoup les scientifiques mais, en fin de compte, ce coup de l’évolution est surtout une aubaine pour les négociants de Bogota.

Osteoglossum, le poisson-dragon « latino », la fausse Rolex, a relancé la pêche et le commerce des poissons d’ornement amazoniens. En Colombie et au Pérou, l’espèce représente à elle seule près de 50 % des exportations pour le marché aquariophile. Plusieurs millions de ces Arowanas argentés s’embarquent chaque année en direction de Hong Kong, Tokyo et Frankfurt (plaque tournante vers l’Asie). Le business est florissant ! Et voilà comment un grand prédateur de l’Amazonie finit en porte-bonheur dans un aquarium. Bien triste destin, mais attendez la suite…

Pêche à la guillotine

« En Amazonie, la pêche des Arowana est très spéciale. Nous les capturons quand ils sont tout petits, directement dans la bouche du mâle », témoigne Lucila Dos Santos, une pêcheuse de poissons ornementaux rencontrée en Colombie.

Incroyable, ce terrible chasseur prend soin de ses petits comme une vraie mère poule, ou plutôt un papa poule. Le mâle assure les soins parentaux. Après éclosion des œufs, il abrite les larves dans sa bouche pendant quatre à six semaines. « Nous pêchons de nuit. Et là, dans la bouche du mâle, ça brille comme des centaines d’étoiles, nous savons que c’est le bon moment pour capturer les bébés poissons » raconte Lucila. Les étoiles, le mâle Arowana ne va pas les compter longtemps… Pour récupérer les petits poissons d’argent dans sa bouche, il n’y a pas trente-six solutions. On lui coupe la tête !

 

Larves d'Arowana, photo Eric Trilleras
Larves d'Arowana, photo Eric Trilleras
Bye-bye Arowana

Les scientifiques tirent la sonnette d’alarme. « De n’importe quel point de vue, la capture des Arowanas n’est pas une activité soutenable » affirme Fernando Alcantara Bocanegra, biologiste à l’Institut de recherche de l’Amazonie péruvienne. « Sacrifier les mâles adultes déséquilibre les populations naturelles de l’espèce. Dans le rio Ucayali, un affluent de l’Amazone, la proportion est actuellement de un mâle pour quatre femelles », rapporte le chercheur.

A ce rythme là, le dragon amazonien ne fera pas long feu… Paye ta Rolex !

micrologie.com


Reportage réalisé en Colombie et au Pérou, Elisabeth Leciak

Publications scientifiques associées :

Potential threat of the international aquarium fish trade to silver arawana Osteoglossum bicirrhosum in the Peruvian Amazon, Oryx Vol 40 No 2 April 2006 

Molecular Phylogeny of Osteoglossoids: A New Model for Gondwanian Origin and Plate Tectonic Transportation of the Asian Arowana Mol. Biol. Evol. 17(12):1869–1878. 2000

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