Depuis la semaine dernière, le public français peut découvrir dans les salles obscures Marie Curie, film biographique de Marie Noëlle sur la célèbre physicienne double lauréate du prix Nobel1. L'occasion de revenir sur un genre presque aussi vieux que le cinéma mais qui connaît un nouveau souffle depuis le début des années 2000 : le biopic, et plus particulièrement le biopic de scientifique.

Les « biopics » (de l'anglais biographical pictures) sont des œuvres de fictions centrées sur la vie d'un personnage réel qu'elles retranscrivent avec plus ou moins de véracité historique. Ce genre a connu une forte popularité de la fin des années 30 jusqu'aux années 60 avant de se faire plus discret. Depuis une dizaine d'années, il connaît un véritable renouveau : la moitié des films biographique recensés dans l'IMDb sont sortis après 2009.

Si le traitement réservé aux personnalités historiques a changé entre les années 50 et les années 2000, une chose n'a pas évoluée : les scientifiques sont très minoritairement représentés dans les biopics. Dans son livre Bio/Pics: How Hollywood Constructed Public History (Rutgers University Press, 1992), George Custen établit une liste de 291 biopics hollywoodiens sortis entre 1927 et 1960 parmi lesquels seuls 4 traitent de « scientifiques »2. Si nous réalisons un inventaire semblable sur la période 2000 - 2016, on remarque que, sur 1200 films, seulement 25 sont consacrés à la vie des scientifiques, soit seulement 2 %3.

Alors pourquoi si peu de scientifiques ? On peut commencer par penser (mais c'est à prouver...) que les scientifiques ont des vies moins sensationnelles que les artistes, les criminels ou les soldats qui font l'objet de beaucoup plus de films. Une autre raison pourrait être la difficulté d'expliquer des concepts scientifiques parfois complexes au spectateur : les biopics n'étant pas des documentaires, il peut être difficile d'y introduire des séquences de vulgarisation sans que cela n'impacte le rythme ou la cohérence du film. De plus, par définition, les biopics s'intéressent plus aux personnalités des chercheurs qu'à leurs recherches. Ainsi, si une médiation scientifique est présente, elle n'est généralement que secondaire. Par exemple, l'intrigue de Creation s'intéresse plus à la vie de famille de Darwin qu'à ses thèses sur l'Évolution. De même, c'est la relation entre le professeur Charcot et une des ses patientes qui intéresse la réalisatrice d'Augustine et non les travaux du neurologue. Idem pour Prendimi l'anima sur le psychologue Gustav Jung. Quant aux films A Beautiful Mind et The Theory of Everything (respectivement sur le mathématicien John Nash et le physicien Stephen Hawking), ils s'intéressent plus aux maladies de leurs personnages principaux qu'à leurs recherches.

Des biographies pas toujours proches de la réalité

Comme n'importe quel genre cinématographique, les biopics n'échappent pas à certaines normes inhérentes à leur genre. Ils ont notamment très souvent tendance à déformer la réalité pour construire une histoire plus palpitante à suivre. The Imitation Game, s'il a été très bien accueilli par la presse, a par exemple fait l'objet de nombreuses critiques de la part des scientifiques et des historiens qui reprochaient aux scénaristes l'inexactitude de plusieurs faits et d'avoir pris des libertés sur la personnalité du mathématicien Alan Turing. Cette tendance n'est pas nouvelle. Déjà, en 1935, The Story of Louis Pasteur créait des évènements de toutes pièces alors que la promotion du film assurait que « Every scene is a true-life happening » !

L'une des modifications les plus courantes apportées à la vie des scientifiques est des les caricaturer en chercheurs isolés, réalisant leurs expériences en solitaire. Le visionnage de The Imitation Game (encore) peut ainsi laisser imaginer que Turing a élaboré presque seul sa machine destinée à casser les communications secrètes des Allemands durant la Seconde Guerre mondiale alors qu'en réalité plusieurs centaines de personnes étaient impliquées. En effet, quand la communauté scientifique est présente dans ces films, c'est très souvent pour jouer un rôle d'antagoniste : le mathématicien Srinivasa Ramanujan doit faire face au racisme de l'université de Cambridge dans The Man Who Knew Infinity, tout comme les mathématiciennes Noires de la Nasa de Hidden Figures, le sexologue Alfred Kinsey doit lutter contre le puritanisme de la communauté scientifique dans Kinsey, le physicien Pierre Curie et le chimiste Gustave Bémont manquent de financement dans Les palmes de M. Schutz, le géographe Percival Fawcett se heurte à la mentalité colonialiste de la Société royale de géographie dans The Lost City of Z, Stephen Hawking rencontre l'opposition de ses professeurs dans le téléfilm Hawking, etc. Cette représentation peut donner une image très fausse du monde de la science aux spectateurs car la communauté scientifique y joue un rôle primordial et les avancées scientifiques reposent sur un échange constant entre les différents chercheurs.

En revanche, les biopics présentent souvent un aspect du travail des chercheurs qui est très largement occultés dans les autres films de fiction et même dans les films documentaires : la recherche de financement. Cette partie non négligeable est généralement absente des films non-biographiques (à l'exception notable de Contact, adapté du roman éponyme de l'astronome Carl Sagan) mais très présente dans les biopics comme c'est le cas dans Kon-Tiki, Kinsey, Living Proof, Les palmes de M. Schutz ou encore The Lost City of Z. Mais, là encore, cette étape est généralement un prétexte supplémentaire de conflit entre le personnage principal et la communauté scientifique.

Les scientifiques, héros des temps modernes ?

L'opposition quasi-constante des personnages avec la communauté scientifique rejoint une autre tendance commune à tous les films biographiques cités : celle de faire de leurs personnages principaux des héros. Cette tendance était déjà présente dans les années 50 où l'objectif des producteurs était de proposer au public des figures héroïques sur lesquels il pouvait prendre exemple. Dans les films récents la part sombre des personnages est plus volontiers mise en valeur mais cette volonté de faire d'eux des héros est toujours présente.

Ainsi, d'après leurs biopics respectifs et leurs campagnes publicitaires, le neurologue Bennet Omalu est « un héros » (Concussion), la biologiste Temple Grandin est « exceptionnelle » (Temple Grandin), la primatologue Dian Fossey est « allée là où personne n'avait osé » (Gorillas in the Mist), Cousteau était « le plus grand marin du XXème siècle » (L'odyssée), Marie Curie était une « vraie Wonder Woman » et une « scientifique de légende en avance sur son temps » (Marie Curie), Tesla était un « génie » (Tajna Nikole Tesle), tout comme Ramanujan qui avait aussi « un esprit sans limite » (The Man Who Knew Infinity), Nash était un homme dont « seul le courage dépassait la puissance d'esprit » (A Beautiful Mind), l'immunologue Paul Ehrlich a réalisé « la plus grande aventure dont on pouvait rêver » (Dr. Ehrlich's Magic Bullet), Alan Turing a « sauvé 14 millions de vies » (The Imitation Game), Louis Pasteur « pendant que les Hommes s'entre-tuaient, combattait le vrai ennemi de l'Humanité » (The Sroty of Louis Pasteur) et la mathématicienne Hypatie d'Alexandrie (Agora), tout comme Darwin (Creation) et Stephen Hawking (The Theory of Everything) ont « changé le monde pour toujours ».

Un autre point à noter est que les scénaristes ont tendance à effacer les aspects de la personnalité des chercheurs qui pourrait les rendre moins parfaits aux yeux du public. Ainsi, seules les thèses de l'anthropologue Thor Heyerdahl qui font maintenant consensus sont présentées dans Kon-Tiki et l'impasse est faite sur les points plus controversés de son discours. On peut aussi penser que si les pratiques sexuelles extrêmes du sexologue Alfred Kinsey ne sont pas décrites dans son biopic alors que celles des autres personnages sont largement exposées, c'est pour ne pas prendre le risque que le public ne parvienne plus à s'attacher au personnage. Parmi tous les biopics récents, le seul personnage traité de façon négative est le biologiste James Murray dans The Lost City of Z mais il n'est qu'un personnage secondaire et on ne le voit jamais exercer sa profession de biologiste.

Cette représentation extrêmement positive des héros de biopics contraste beaucoup avec le reste du cinéma de fiction où les scénaristes font parfois de leurs héros des savants fous ou des assassins (comme c'est le cas, par exemple, dans Silent Running). Ces œuvres s'inscrivent dans une vision clairement positivistes de la science comme l'avait défini le philosophe Auguste Comte : l'Humanité évoluera en mieux grâce à la science et les figures historiques de ces films participent à la victoire de la rationalité scientifique sur ce que Comte appelait les états « théologique » et « métaphysique ». Même des figures d'habitude controversés, comme le physicien Robert Oppenheimer dans Fat Man and Little Boy, sont traités de manière héroïque.

Le récent Marie Curie n'échappe pas à tout ce que nous venons de dire : il s'agit plus du portrait d'une femme amoureuse que de celui d'une scientifique, elle doit lutter contre la misogynie de la communauté scientifique et, dans une scène, on voit le personnage de Marie Curie donner de l'argent à un sans-abris, scène qui n'a aucune autre utilité que de montrer ses grandes qualités humaines.

Au final, les films biographiques de scientifiques n'ont pour l'instant pas exploité leur potentiel de montrer la science de façon réaliste et complète avec son cheminement intellectuel, sa dimension humaine, ses questionnements, ses échecs... Le biopic de scientifique reste prisonnier du carcan de son genre et ne parvient pas véritablement à s'en libérer, caricaturant souvent ses sujets de la même façon que les autres genres. Dans ces œuvres, les scientifiques deviennent des figures héroïques qui se battent contre la maladie, l'obscurantisme, la religion, le puritanisme ou le conservatisme (rayez les mentions inutiles).

Rappelons enfin pour conclure que ce n'est pas parce qu'un film a l'étiquette « biopic » qu'il ne faut pas garder un esprit critique par rapport à son contenu. Par exemple le film The Strange Case of Wilhelm Reich, consacré au psychologue Wilhelm Reich, présente avec ambiguïté ses travaux sur l'« orgone », sorte d'énergie vitale inventée par Reich et qui peut au choix : guérir le cancer, modifier le climat, expliquer la libido et propulser des OVNIs... Ces thèses sont unanimement reconnues comme non-scientifiques par le reste de la communauté mais un spectateur étranger au milieu scientifique pourrait croire au propos du film et se laisser séduire par l'aspect « sérieux » du métrage.

- A. R.

Notes :

1 : Ce film était déjà sorti en 2017 en suisse romande mais aucune autre sortie dans la Francophonie n'est prévue pour l'heure. Il avait été également présenté à l'European Union Film Festival d'Ottawa en novembre dernier.

2 : Ces quatre films sont :The Story of Louis Pasteur sur le microbiologiste Louis Pasteur ;The Story of Alexander Graham Bell sur le phonologue Alexander Graham Bell ;Dr. Ehrlich's Magic Bullet sur l'immunologue Paul Ehrlich et Madame Curie sur les physiciens Marie et Pierre Curie.

3 : Ces vingt-cinq films sont :A Beautiful Mind sur le mathématicien John Nash ; Prendimi l'anima sur les psychologues Carl Jung et Sabina Spielrein ; Kinsey sur le biologiste et sexologue Alfred Charles Kinsey ; Creation sur le naturaliste Charles Darwin ; Agora sur la mathématicienne Hypatie d'Alexandrie ; A Dangerous Method sur les psychologues Sigmund Freud, Carl Jung et Sabina Spielrein ; Augustine sur le neurologue Jean-Martin Charcot ; Kon-Tiki sur l'anthropologue Thor Heyerdahl ; The Strange Case of Wilhelm Reich sur le psychologue Wilhelm Reich ; L'œil de l'astronome sur l'astronome Johannes Kepler ; Die Vermessung der Welt sur le géographe Alexander von Humboldt et le mathématicien Carl Friedrich Gauss ; Jimmy P. sur l'anthropologue Georges Devereux ; The Theory of Everything sur le physicien Stephen Hawking ; Ramanujan sur le mathématicien Srinivasa Ramanujan ; The Imitation Game sur le mathématicien Alan Turing ; The Man Who Knew Infinity sur le mathématicien Srinivasa Ramanujan ; Concussion sur le neurologue Bennet Omalu ; The Stanford Prison Experiment sur le psychologue Philip Zimbardo ; Experimenter sur le psychologue Stanley Milgram ; The Lost City of Z sur le géographe Percival Fawcett ; Hidden Figures sur les mathématiciennes Katherine Johnson et Dorothy Vaughan ; Maria Curie sur les physiciens Marie et Pierre Curie ; All That Remains sur le radiologue Takashi Nagai ; L'odyssée sur l'océanographe Jacques-Yves Cousteau et Lou Andreas-Salomé sur la psychologue du même nom.