« Avec la chaleur élevée, les esprits s'échauffent autour des conflits de communauté et des moyens de la lutte sociale »

Extrait du synopsis du film Do the Right Thing, Spike Lee, 1989.

Fin août, les vacances tirent à leur fin. Mais si l’on s’en tient qu’à la température, on se croirait à la mi-juillet ! Cet été fut en effet très chaud et, « si la tendance se maintient », on n’a encore rien vu : plusieurs modèles climatiques prévoient une hausse globale de 2 degrés Celsius au cours des quelques prochaines décennies. Cela m’a rappelé une étude citée par Alan Jasanoff lors de son passage à Brain Science dont je vous avais parlé ici il y a un mois. Et c’est avec ce sujet « chaud » que je terminerai ces billets estivaux.

Vers 31 :45 de l’entrevue, Jasanoff mentionne une étude de l’université Princeton établissant une solide corrélation entre une élévation de la température et l’augmentation des conflits, tant au niveau des individus que des groupes sociaux. Vérifications faites, l’étude parue en 2013 dans la revue Science s’intitulait « Quantifying the influence of climate on human conflict ». Il s’agit en fait d’une méta-analyse (une analyse des données de nombreuses autres études) qui montre que cette corrélation est observable tant sur le plan des crimes personnels, des conflits sociaux, que des moments de cassure dans les institutions politiques. Autrement dit, plus il fait chaud, plus on observe des actes violents.

Une étude de 1994 avait par exemple montré que des policiers placés dans une même simulation d’intervention vont être plus enclins à dégainer leur arme s’il fait plus chaud dans la pièce ! Pas très rassurant. Bien sûr, les auteurs insistent pour dire que tant au niveau personnel que social, chaque manifestation violente est multifactorielle et ne peut être en aucun cas ramenée à la température seule. Cela dit, l’élévation de la température semble avoir un solide effet facilitant pour l’irruption de cette violence.

Cela pourrait être en partie dû à une baisse de nos capacités cognitives générales. C’est en tout cas ce que suggère une autre étude publiée cet été qui montre que de jeunes adultes vivant dans des immeubles non climatisés obtiennent de moins bons résultats à des tests cognitifs standards durant une vague de chaleur qu’une autre cohorte contrôle vivant dans des immeubles climatisés. Cela n’est peut-être pas très surprenant, mais cela montre que ce ne sont pas que les populations âgées ou vulnérables qui écopent, mais tout le monde, même les jeunes gens en santé.

Et quand on y pense, considérant à quel point l’on sait aujourd’hui que notre cognition est fortement inscrite dans un corps, on entrevoit tout de suite le lien. Car on sait que se retrouver dans une pièce surchauffée va assez vite nous déranger, émotivement parlant. Notre corps ne se sent pas bien, et cela change nos affects, notre capacité de concentration, notre patience avec nos enfants, notre tolérance avec autrui, etc. Et l’on peut très bien imaginer que les personnes déjà fragilisées ou tendues vont peut-être, à cause de ce malaise diffus, franchir le seuil du passage à l’acte agressif. Elles auront, en bon québécois, « pété leur coche »…

Voilà donc un autre aspect troublant et pratiquement pas médiatisé du réchauffement climatique, celui de l’augmentation fort probable des conflits interpersonnels et géopolitiques, comme s’il n’y en avait déjà pas assez. C'est donc une autre bonne raison de diffuser cette conception incarnée de « l’esprit » humain et de tous ces facteurs extérieurs qui nous rentrent littéralement dans le corps-cerveau et influencent à tout moment notre pensée.