La danse à Saint-Dilon, suivie de l’Ouverture 1812

Une petite éclosion de coqueluche sévit cet hiver sur la Côte-Nord. Les années passées, c’était en Mauricie, dans Lanaudière, dans Chaudière-Appalaches ; chaque région à son tour. On n’a pas idée du canonnage qu’elle fait, cette maladie, du genre on s’époumone à Port-Cartier et on ramasse la morve à Moscou !


Cette lettre d'opinion de Jean-François Chicoine, médecin pédiatre, a d'abord été publiée dans le quotidien La Presse +.


La bête cause un portrait clinique qui n’est pas un classique pédiatrique pour rien. Au départ, un petit rhume, puis à une toux fière et tapageuse s’ajoutent plein de sécrétions, des vomissures, parfois des otites et des pneumonies, parfois des menaces à la survie et, surtout, un agenda sans fin. Le chant du coq distinctif de la maladie est bruyant, incessant, cassant, arrache-cœur, asphyxiant. On dirait une déclaration de guerre.

La guerre aux antivaccinaux ?

La majorité des enfants ou des adultes atteints vont tousser pendant deux, trois, quatre mois. Ils ne connaissent pas leur chance, la vraie malédiction étant chez les nourrissons.

De l’infection acquise au contact d’adultes contaminés, insuffisamment ou jamais vaccinés contre le Bordetella pertussis, des bébés pourraient mourir, eux, en s’étouffant, en s’aspirant ou en oubliant simplement l’essentiel : respirer.

Des faits alternatifs ?

Se laver les mains, éternuer dans le pli du coude, bref rejouer son CPE intérieur, tout cela va refréner la contagion, mais c’est trop peu, trop tard. C’est résolument la vaccination des adultes, des futures et nouvelles mamans en particulier, qui va le mieux briser le cycle de transmission de la maladie aux enfants.

L’écrivain Erik Orsenna raconte qu’en 1879, Louis Pasteur a administré quelques gouttes d’un bouillon contaminé à des poules préalablement inoculées par une culture de bacilles apparentée aux microbes de la mixture. Aucune volaille ne meurt. Son commentaire d’alors, adressé à ses savants collaborateurs : « Ne voyez-vous pas que ces poules ont été vaccinées ? » Près de 150 ans plus tard, la vaccination demeure une invention de génie, et une évidence.

Contre la coqueluche à la Manicouagan. Contre la rougeole à Disneyland, qui a ensuite transité de la Californie à une secte de Joliette en 2015. Contre le tétanos à Tours, où un garçonnet non vacciné en est presque mort en 2016. Et « avec un peu de chance », c’est Bill Gates qui le dit, contre la polio en Afghanistan et au Pakistan, le temps qu’on puisse déclarer l’éradication totale de la poliomyélite de la terre entière d’ici 2019.

Par ces temps fragiles, la vaccination persiste, gratuite et démocratique, comme une des dernières grandes certitudes pour protéger des vies.

L’OMS estime qu’on lui en doit au moins 3 millions, chaque année.

Tous ne célèbrent pas la vaccination. Fini les beaux jours où des kilomètres de chrétiens faisaient la queue devant Sainte-Justine pour se faire vacciner contre la polio de peur de voir leur progéniture finir dans un poumon d’acier. Du vaccin aujourd’hui, on cause. Les sceptiques ou les illuminés ont des points de vue que la science n’a pas. Toutes les questions sont bonnes, sauf qu’il y a des limites à tergiverser.

Car le bébé attend, lui, une vraie réponse, et elle est immunologique.

Des parents ont peur des vaccins, on peut les comprendre, sauf s’ils ne changent jamais d’idée. Nous vivons dans un monde où l’anxiété passe pour de la perspicacité et où des quidams se chargent de l’entretenir. Les effets secondaires sévères documentés sont rarissimes, mais la notion de risque absolu versus le risque relatif reste incomprise. Et quand Jim Carrey, Sophie Marceau ou le prince Charles disent du mal du vaccin contre la rougeole, la crainte injustifiée de l'autisme reparaît, inlassablement.

Des parents aussi sont en colère contre le pouvoir de l’industrie pharmaceutique ou contre ce qu’il reste de l’intelligentsia médicale ; on peut les comprendre, sauf s’ils persistent sur les réseaux sociaux à confondre les messages et les messagers. Des parents, plus costauds, mais fuyants, les moins ouverts au dialogue, sont dans le déni. Ils ont une idée très personnelle du système immunitaire, des solutions de rechange dites naturelles aux vaccins.

Au Québec, au Canada, la majorité des familles respectent les calendriers de vaccination, mieux qu’en France ou en Italie, où des vaccins sont pourtant obligatoires, l’obligation de vacciner n’améliorant en rien les objectifs atteints dans la liberté.

Malgré les positions antiscientifiques du gouvernement Harper, les taux d’immunisation contre les maladies pour lesquelles il existe une protection vaccinale ont heureusement tenu bon. Une étude ontarienne révèle cependant que les abstentions vaccinales se feraient beaucoup moins pour des raisons de santé que pour des croyances.

Les positions absurdes de Trump sur l’environnement et l’avortement s’annoncent pires, des scientifiques états-uniens prévoyant à cet effet une grande marche pour la défense de la pensée scientifique en avril prochain. Côté vaccination, l’improbable est permis. Le président a déjà tweeté : « Autism has become an epidemic... I am totally in favor of vaccines. But I want smaller doses over a longer period of time. »

Robert Kennedy fils, connu pour ses actions antivaccinales, serait soi-disant nommé à une commission autour de la sécurité des vaccins.

Dans une perspective de protection inconditionnelle de la santé des enfants d’ici, de concert avec les programmes d’immunisation universelle, la faille pourrait néanmoins venir des milieux scientifiques eux-mêmes. J’apprends l’autre jour d’un confrère lui aussi chamboulé par la chose qu’on ne devrait plus étiqueter les parents qui s’opposent à la vaccination comme des antivaccinaux, mais comme des hésitants vaccinaux. Des « zézitants » ? Les hésitants vaccinaux seraient à l’immunisation ce que la goberge est aux fruits de mer, des similis dont on devrait pouvoir s’accommoder. Plus lyrique encore, il se trouverait des experts songés pour parler des antivaccinaux comme des « personnes hésitantes à la vaccination » (vaccine-hesitant person), comme cela se faisait aux beaux jours de la culture gnangnan.

« Le subjectif prime : ce qui compte, c’est comment nous ressentons les choses, et non ce que nous pensons ou pouvons savoir », écrivait le journaliste Robert Hugues dans un essai sur l’invasion du politiquement correct.

Je sais, la conjoncture mondiale est brutale et la compassion antivaccinale, plus que jamais souhaitable. Mais le dialogue n’est pas l’angélisme. Est-il vacciné ou pas, l’enfant ? A-t-il développé des immunoglobulines salvatrices ? Seules ces considérations devraient être à peu près inconditionnelles.

Un bébé ne parle pas, il n’a que faire des aplaventrissements de la langue. Son langage est celui de l’équité. Qu’on le vaccine, point, c’est son droit.