La troisième et dernière séance de mon cours de l’UPop Montréal qui sera donnée ce mercredi le 3 mai au bar la Station Ho.st à Montréal (entrée gratuite) s’intitule Cerveau-corps-environnement (les sciences cognitives énactives). Il s’agira d’un condensé de plusieurs sujets déjà traités dans d’autres présentations, notamment dans le cadre du cours sur la cognition incarnée de l’automne dernier à l’UQAM.

On repartira donc du lourd héritage cognitiviste en se demandant si l’on traite bien nos concepts les plus abstraits comme le conçoit cette tradition, c’est-à-dire comme des symboles arbitraires n’ayant pas de lien avec les modalités sensorielles par où sont entrés ces « inputs ». Et l’on s’apercevra que dès les années 1960, il y avait des données expérimentales, comme celles de la rotation de figures dans l’espace, qui semblaient au contraire indiquer que l’on faisait usage de nos régions cérébrales sensorielles pour faire de telles manipulations mentales dites « de haut niveau ».

L’accumulation de telles données au fil des ans a vu naître une approche diamétralement opposée quant aux bases cérébrales de nos catégories abstraites, à savoir les approches dites « modales », c’est-à-dire qui réutilisentles modalités sensorielles ou motrices pour créer nos représentations conceptuelles. Avec cette idée de réutilisation, on est donc en plein dans une mouvance plus large et mise de l’avant par de nombreux auteurs contemporain comme Michael Anderson, Stanislas Dehaene ou Luiz Pessoa dont on a présenté l’article sur le tout récent modèle en réseaux pour les émotions la semaine dernière.

Et pour les tenant d’une approche incarnée « forte » de la cognition qui voudraient se passer le plus possible de la notion de représentation, il s’agit d’un pas dans la bonne direction puisque l’environnement à l’origine de nos catégories conceptuelles « s’invite », si vous voulez, dans notre cerveau à chaque fois qu’on conceptualise quelque chose par l’activation des régions sensori-motrices qui ont servi originellement à interagir avec un ou des exemplaires de cette catégorie.

Mais il faut aller plus loin, nous disent des gens comme Andy Clark et ou Francisco Varela et considérer nos perceptions du monde et nos actions sur celui-ci comme des boucles dynamiques, comme un couplage entre nous et l’environnement. Et l’exemple de la façon dont s’y prend le « outfielder » au baseball attraper la balle montre à quel point l’interaction entre son déplacement sur le terrain et sa perception de la balle au centre de sa rétine sont couplés.

Ce genre d’analyse constitue quand même un dur coup porté au modèle classique du bon vieux schéma cartésien « perception --> esprit --> action ». On a beau avoir remplacé « l’esprit » par la « cognition », cette séquence linéaire ne correspond pas à ce qui se passe à tout moment dans notre cerveau, selon le virage incarné et pragmatique que sont en train de prendre les sciences cognitives depuis une décennie ou deux. Cette tendance est en fait un retour aux sources évolutives de l’organisation de nos systèmes nerveux qui se sont développés essentiellement pour nous permettre de trouver nos ressources dans notre environnement sans trop nous casser la gueule... La philosophie ou les différentes ouvertures au jeu d’échecs sont venues bien après, dans les dernières secondes de notre histoire, en fait, si on la reporte sur 24 heures !

Il faut donc revoir bon nombre de nos « fonctions supérieures » dans cette optique, notamment la prise de décision qui, dans ce tournant pragmatique orienté résolument vers l’action, renverse carrément à l'envers la conception classique. Car aussi étrange que cela puisse paraître à première vue, la prise de décision ne précède pas la sélection des commandes motrices pour l’exécuter. Ce serait plutôt l’inverse qui se produit la plupart du temps : notre environnement nous suggère à tout moment des occasions d’agir (des « affordances », pour le dire comme J. Gibson) qui se traduisent par de l’activité dans différentes assemblées de neurones qui « compétitionnent » entre elles et dont la gagnante produira le comportement que l’on percevra comme étant celui qu’on a décidé. Et donc oui, beaucoup plus de choses que ce que l’on pense se passe à notre insu dans notre cerveau et nombre de nos « décisions » ne sont que rationalisations langagières a posteriori. C’est tout le travail d’un Paul Cisek et son modèle de l'"Affordance competition hypothesis" dont nous avons parlé plus en détail ici.

J'enchaînerai ensuite mercredi, si le temps me le permet, avec un autre sujet « chaud » depuis une dizaine d’années au moins en sciences cognitive, cette idée que notre cerveau fonctionne au fond comme une machine à faire des prédictions sur ce qui va se passer l’instant d’après (le fameux « predictive processing », pour les intimes…). Cette théorie générale intègre l’essentiel du tournant pragmatique décrit ci-haut tout en gardant l’idée de modèles internes du monde extérieur, mais des modèles probabilistes dont l’action sur le monde permet de réduire les erreurs de prédiction. Tout cela, quand ce n’est pas ce modèle lui-même qui, à chaque niveau neuronal (du plus sensoriel unimodal au plus associatif multimodal), est constamment mis à jour par ces erreurs de prédiction.

Encore une fois ici, notre cerveau serait bien moins occupé qu’on le pensait à se faire des cartes représentant un monde extérieur indépendant de soi que de tenir à jour en permanence le meilleur modèle possible d’un système dynamique qui influence le monde et est constamment influencé par lui. Exactement comme le dessin d’Escher qui illustre ce billet et qui promet de beaux maux de tête à qui s’obstine à vouloir déterminer où commence et finit le corps ou l’environnement. Un autre sujet qui fait couler beaucoup d'encre et qu'on abordera d'ailleurs à la fin de cette séance avec les idées de Clark, Chalmers et d’autres sur la cognition étendue, ou comment votre téléphone cellulaire peut, dans certain cas, faire partie intégrante de votre cognition et pas seulement juste « l’aider un peu »…