Depuis quelques années, la radicalisation de jeunes adultes fait les unes de la presse en Occident et avec raison : percevoir une hausse du nombre d’individus prêts à commettre des actes de violence est très anxiogène pour une société qui promeut à la fois la sécurité et le vivre-ensemble. Un enjeu particulièrement ardu est de définir le profil psychologique type de l’individu radicalisé. Pourquoi et comment une personne arrive-t-elle à prendre des décisions la menant tout droit vers l’extrémisme ? Loin de n’être qu’une énumération de facteurs, la radicalisation est un phénomène complexe et multiforme qui puise pourtant sa source dans une motivation simple : une quête de sens et un désir de changer le monde.

Au nom du groupe armé État islamique, à Saint-Jean-sur-Richelieu, en 2014, Martin « Ahmad » Rouleau renverse mortellement un militaire canadien. Trois ans plus tard, six musulmans qui priaient à la mosquée de Sainte-Foy tombent sous les balles du présumé tireur, Alexandre Bissonnette, étudiant proche de l’extrême droite. Ces deux événements tragiques, perpétrés au nom d’idéologies que tout semble opposer, poussent le Québec à réfléchir sur le phénomène brûlant de la radicalisation *. Centres de prévention, chaires de recherche et conférences internationales donnent aussi une voix à plusieurs jeunes venus témoigner de leurs expériences antérieures avec l’islam radical comme avec l’extrême droite [1]. Les émotions ressenties dans le passé et leurs appréhensions au sujet de l’avenir constituent une riche source d’informations déjouant les idées préconçues sur les origines et le processus de la radicalisation.

Des mythes à déconstruire

« Je ne suis pas un cas psychiatrique et je suis pénalement responsable, a […] déclaré [Anders Behring Breivik, terroriste norvégien d’extrême droite] [2]. »

Devant les horreurs commises par un individu à l’apparence « ordinaire », plusieurs personnes ont tendance à expliquer ces actes « insensés » par la maladie mentale. Or, plusieurs études ont démontré que non seulement la plupart des terroristes ne proviennent pas de familles dysfonctionnelles, mais que seule une minorité d’entre eux avait souffert d’une condition psychopathologique au préalable [3]. Au contraire, les actes terroristes sont plus souvent le résultat de motivations politiques que la personne justifie par une rhétorique tout à fait rationnelle et lucide, comme en témoigne le manifeste de Breivik, dans lequel celui-ci expose son idéologie violente avec des arguments très détaillés [4]. Si aucune évidence de trouble psychiatrique chez eux n’a pu être démontrée, plusieurs cliniciens ont toutefois noté chez les extrémistes une vision du monde empreinte d’une paranoïa construite par l’idéologie radicale.

« Son enfant a voulu partir pour la guerre sainte. Pourtant, il était éduqué, à l’aise financièrement [5]. »

Un autre stéréotype répandu dans la société est que les individus frôlant avec les courants extrémistes vivent dans la pauvreté, ont un faible niveau d’éducation et seraient, par conséquent, plus réceptifs aux discours des« leaders » radicaux [6]. Bien que cette situation arrive souvent, aucune corrélation n’a été établie entre ces deux variables et l’adhésion à une idéologie violente [7]. En France, par exemple, 70 % des jeunes radicalisés étaient issus des classes moyenne ou aisée et, parallèlement, beaucoup d’entre eux (y compris au Québec) obtenaient d’excellents résultats scolaires, comme dans le cas des étudiants du Collège de Maisonneuve [8].

« Nés ici, ils se sont sentis rejetés. “On est Québécois. On n’a pas à nous dire de nous intégrer [9].” »

Enfin, dans le cas plus médiatisé de la radicalisation islamiste, l’amalgame très répandu entre l’immigration, la pratique religieuse et le terrorisme relève plus du fantasme que de la réalité. Une recherche récente a en effet démontré que les individus les plus à risque de basculer dans l’extrémisme religieux sont les jeunes nés en Occident (qu’ils soient enfants d’immigrants ou de la culture majoritaire) et issus de familles peu ou pas du tout pratiquantes : l’enseignement du fait religieux à un jeune âge serait, au contraire, un facteur de protection contre la radicalisation [10].

Le radicalisé : un jeune révolté ?

Le bassin des personnes radicalisées présente ainsi une telle diversité que tracer un profil type basé sur des facteurs de risque prédéfinis semble impossible. Si les études divergent sur ces points, tous sont d’accord pour déclarer que la grande majorité des radicalisés sont âgés de 18 à 25 ans, période de la vie pendant laquelle le jeune adulte se cherche une identité et tente de donner un sens à sa vie en s’impliquant dans une cause qui lui tient à cœur [11]. Alors, comment expliquer qu’un jeune né en Occident, provenant d’une famille ordinaire, favorisée et prônant le respect et l’ouverture aux autres cultures en arrive à faire l’apologie de la violence ?

Le psychologue Samuel Stouffer a répondu à cette question en comparant deux groupes de soldats américains souhaitant accéder à un grade important : ceux qui croient avoir peu de chances d’être promu, et ceux qui croient mériter le poste et avoir de fortes chances de l’atteindre. Stouffer s’aperçoit qu’après un refus de promotion, le deuxième groupe se sentait plus injustement traité que le premier groupe [12].

Cette situation s’explique par la privation relative, qui renvoie à une perception de mécontentement provoqué par des comparaisons désavantageuses avec les autres [13]. Cette affirmation fait écho à l’idée que les jeunes radicalisés souffrent d’un « vide narcissique » causé par une distance trop grande entre les « obstacles » imposés par l’extérieur et la personne qu’ils souhaitent devenir. Pour combler ce vide, ils se trouvent une nouvelle cause qui les « revalorise », au point que cette dernière vient complètement absorber leur identité [14].

La privation relative peut aussi se passer au niveau des groupes quand l’individu compare la situation de son groupe (l’endogroupe) à celle d’un autre groupe (l’exogroupe). Fait important à noter, l’endogroupe réfère au groupe social avec lequel l’individu ressent une appartenance, et pas nécessairement au groupe de naissance (ex. : Martin Rouleau, un Québécois francophone, considérait les musulmans comme son endogroupe).

Tout résiderait dans la perception d’une injustice commise envers soi ou son endogroupe par rapport aux attentes que l’individu s’est créées. Par exemple, les militants néonazis perçoivent que leur gouvernement traite injustement les Blancs comparativement aux autres groupes ethniques. Parallèlement, les jeunes ayant rejoint l’État islamique soutiennent que l’Occident cherche constamment à opprimer les musulmans, la discrimination encouragée par certains politiciens à leur égard et des décennies de guerres menées au Moyen-Orient en témoignent [15].

Même si, sur le plan individuel, la personne jouit d’un environnement favorisé et ouvert, elle peut ressentir de la frustration en voyant son endogroupe « maltraité » par rapport aux autres, allant jusqu’à considérer avoir obtenu beaucoup moins que ce qu’elle croit mériter et que ce que la société lui avait promis. Les enfants d’immigrants sont ainsi plus vulnérables aux discours extrémistes que leurs parents : les premiers, nés en Occident, ont des attentes beaucoup plus élevées envers la société d’accueil que les seconds, qui, eux, s’étaient préparés à des sacrifices pour que leurs enfants réussissent [16]. De même, la radicalisation touche souvent les plus riches et éduqués d’entre eux. En effet, la mobilité sociale * que leur procure leur niveau socioéconomique élevé les rend plus réceptifs à des remises en question de certains aspects de la société [17]. Cette même société valorisant le succès par le mérite, l’individu « méritant » qui voit son ascension bloquée aura de plus en plus tendance à attribuer à la société les échecs que vit son endogroupe plutôt que directement à celui-ci. Ce moment arrivé, il se mettra à agir pour contrer cette injustice qui, en fait, le révolte.

L’escalier de la radicalisation

Bien sûr, la privation relative ne cause ni ne mène directement à l’action terroriste, mais elle procure une base solide pour l’amorce du processus de la radicalisation. Parmi tous les modèles proposés, « l’échelle de Moghaddam » (figure 1) conçoit le phénomène comme une série d’étapes à franchir qui rétrécit progressivement les chances de l’individu de s’en échapper [18]. Même si le rythme de la radicalisation varie grandement selon les individus, ce modèle est encore aujourd’hui le plus couramment vérifié et accepté dans la littérature scientifique [19].

Modèle de radicalisation en escalier de Moghaddam  Source : Gendarmerie royale du Canada. (2016). Guide de sensibilisation – Radicalisation menant à la violence. Repéré à http://www.rcmp-grc.gc.ca/qc/pub/sn-ns/rad-fra.htm

Modèle de radicalisation en escalier de Moghaddam
Source : Gendarmerie royale du Canada. (2016). Guide de sensibilisation – Radicalisation menant à la violence.

 

Le niveau 0 est celui de la privation relative dans laquelle se situe la très grande majorité de la population d’un groupe social. Cette étape représente l’occasion pour la personne de mener des actions constructives pour améliorer le sort de sa communauté. Par contre, l’individu qui se rend au niveau 1 perçoit que plus aucune option légale pour améliorer sa condition ou celle de son groupe ne semble possible. Cette perception de cul-de-sac crée un sentiment de colère et d’agression projetée vers les « autres », ceux qui, selon lui, empêchent lui-même ou son endogroupe de s’épanouir (niveau 2). Les plus vulnérables à cette colère passent au niveau suivant. Attiré par les discours incendiaires de leaders « obscurantistes », le jeune adulte s’engage dans une vie parallèle, s’isolant de plus en plus de sa famille et de ses anciens amis (niveau 3). En adoptant certains comportements (ex. : se raser la tête chez les néonazis, porter la barbe ou le niqab chez les islamistes), il se coupe du monde extérieur en s’affiliant à un cercle restreint d’individus partageant une morale commune. Avec le temps, l’individu subit un endoctrinement, assimilant une vision rigide et manichéenne du monde qui considère que la fin justifie les moyens (niveau 4). Peu à peu, l’individualité de chacun s’efface devant l’influence sociale * du groupe, celui-ci devenant de plus en plus intolérant envers la moindre remise en question. Prise en étau, la personne se conforme pour éviter tout conflit ou rejet de la part de ses congénères. Les membres les plus engagés du groupe apprennent à désinhiber leurs pulsions violentes au point de n’éprouver plus aucune empathie envers les victimes qu’ils pourraient faire (niveau 5). L’exagération de la distance émotionnelle entre le nous et le eux est justifiée intérieurement par les mythes nourris par l’idéologie radicale : le radicalisé est prêt à commettre l’irréparable.

Géopolitique et réseaux sociaux

Depuis quelques années, des initiatives gouvernementales voient le jour afin de contrer la radicalisation des jeunes, avec plus ou moins de succès. En effet, plusieurs critiques soulignent le rôle crucial joué par la cause politique dans la radicalisation, élément souvent négligé dans les interventions en raison de l’inconfort qu’il peut générer [20]. Dans certains cas, les arguments donnés par les imams pour contrer l’interprétation radicale de l’islam par les jeunes ne produiraient que peu d’effet dans la déradicalisation de ces derniers, qui ramènent tout à l’injustice de la politique occidentale au Moyen-Orient [21]. En ce début de XXIe siècle, les réseaux sociaux exposent plus que jamais l’individu à l’actualité et le rapprochent émotionnellement d’une situation se passant à des milliers de kilomètres de son confort. L’individu n’a ainsi pas nécessairement besoin d’entretenir des contacts avec des leaders extrémistes pour se radicaliser ; ses relations parasociales * avec les médias et les réseaux sociaux peuvent suffire à le faire basculer dans le terrorisme [22]. Ce phénomène est connu comme celui du « loup solitaire ». De la guerre civile en Syrie aux viols collectifs à Cologne en passant par les émeutes raciales aux États-Unis, les groupes extrémistes exploitent le désespoir (niveau 1) et la colère (niveau 2) générés par ces événements afin de recruter de jeunes « Robins des Bois » venus protéger la veuve et l’orphelin.

Le plus grand défi des démocraties occidentales consiste à pouvoir appréhender la problématique de la radicalisation en tenant compte du sentiment de révolte qui habite certains jeunes adultes sans pour autant sacrifier leur devoir prioritaire de protéger leurs institutions, leurs lois et leur population contre les groupes extrémistes. L’attentat à Québec en janvier dernier a montré qu’à ce défi pour l’État s’ajoute le devoir quotidien pour tout citoyen, quelles que soient ses multiples appartenances, de contrecarrer les prêches haineux tant par l’expression collective de solidarité envers toute différence (qu’elle soit sociale, politique, culturelle ou autre) que par l’écoute de la détresse exprimée par le radicalisé « révolté ».

 

— Françoise Garabed, étudiante au programme de maîtrise en psychologie de l'Université de Montréal

 

Références


[3] Bénézech, M. et Estano, N. (2016). À la recherche d’une âme : psychopathologie de la radicalisation et du terrorisme. Annales médico-psychologiques, 174(4), 235-249.

[4] Baele, S. J. (2014). Are terrorists “insane”? : A critical analysis of mental health categories in lone terrorists’ trials. Critical Studies on Terrorism, 7(2), 257-276.

[7] Krueger, A. B. et Malečková, J. (2003). Education, poverty and terrorism: Is there a causal connection?The Journal of Economic Perspectives, 17(4), 119-144.

[9] Richard-Châtelain, op. cit.

[11] Lambert-Chan, op. cit.

[12] Stouffer, S. A., Suchman E. A., DeVinney, L.C., Star, S. A. et Williams Jr, R.M. (1949). Studies in Social Psychology in World War II: Vol. I: The American Soldier: Adjustment During Army Life. Princeton, N. J. : Princeton University Press.

[13] Runciman, W. G. (1966). Relative Deprivation and Social Justice: A Study of Attitudes to Social Inequality in Twentiety-Century England. Berkeley, Calif. : University of California Press.

[14]Brunet, L. (2015). Terrorisme, violence de masse et radicalisation : du Moi idéal au désengagement identificatoire. Le Carnet PSY, 6(191), 48-51.

[16] Ganor, B. (2011). An intifada in Europe?: A comparative analysis of radicalization processes among Palestinians in the West Bank and Gaza versus Muslim immigrants in Europe. Studies in Conflict &Terrorism, 34(8), 587-599.

[17] Taylor, D. M. et McKirnan, D. J. (1984). Theoretical contributions: A five-stage model of intergroup relations. British Journal of Social Psychology, 23(4), 291-300.

[18] Moghaddam, F. M. (2005). The Staircase to Terrorism: A psychological exploration. American Psychologist, 60(2), 161-169.

[19] Lygre, R. B., Eid, J., Larsson, G. et Ranstorp, M. (2011). Terrorism as a process: A critical review of Moghaddam’s “Staircase to Terrorism”. Scandinavian Journal of Psychology, 52(6), 609-616.

[20] Gurski, P. (2015). The Threat from Within: Recognizing Al Qaeda-Inspired Radicalization and Terrorism in the West. Lanham, Mar. : Rowman & Littlefield.

[22] Braddock, op. cit.