C’est un fait indéniable : il existe une certaine proportion de tous les cancers qui, malgré tous nos efforts, ne pourront jamais être prévenus. En effet, notre compréhension des mécanismes pouvant mener au développement d’une tumeur laisse croire qu’à la fois la malchance et des facteurs environnementaux peuvent causer le cancer. Quelle est la contribution relative des deux ? On l’ignorait avant que n’éclate récemment une controverse majeure sur le sujet dans la communauté scientifique.

Trente années de recherche biomédicales ont mis en lumière un aspect fondamental du cancer : il s’agit d’une maladie génétique. Mais attention ! Génétique n’est pas synonyme d’héréditaire et ce, bien qu’il existe des cas de cancers héréditaires. Ici, le mot génétique fait référence au fait que le cancer est essentiellement causé par des lésions, appelées mutations, dans le matériel génétique constitué d’ADN.

Bert Vogelstein, plus que quiconque, a contribué à la compréhension de ce mécanisme. Dans les années 1990, ses recherches sur le cancer du côlon ont mis de l’avant que ce cancer et bien d’autres, sont causés et progressent par une accumulation de mutations rendant la tumeur de plus en plus agressive.

Ce mécanisme est encore aujourd’hui celui qui prévaut largement. Une évidence épidémiologique appuie ce mécanisme : la relation exponentielle entre le risque d’être atteint d’un cancer et l’âge d’un individu. À l’époque, cela laissait croire qu’un certain facteur s’accumule avec l’âge et que passé un certain seuil d’accumulation, le risque de développer un cancer augmente dramatiquement. Grâce à Vogelstein et bien d’autres, on sait aujourd’hui que ce sont des mutations dans l’ADN qui s’accumulent de la sorte.

Deux causes à l’origine des mutations

La première dont on entend le plus parler est l’environnement. On entend par environnement tous les facteurs gérables pouvant augmenter le risque de développer un cancer comme le mode et le milieu de vie d’un individu. Des exemples bien connus l’illustrant sont le tabagisme qui augmente de 18 fois le risque de développer un cancer du poumon, l’infection au virus du papillome humain responsable de presque tous les cas de cancer du col de l’utérus et l’exposition prolongée aux rayons UV du soleil dans le cancer de la peau.

La deuxième cause est hors de notre contrôle : chaque fois qu’une cellule se divise, elle doit dupliquer son ADN pour que les deux cellules filles en héritent. Ce processus n’est cependant pas parfait et il peut arriver qu’une mutation se produise. Cela peut constituer l’élément déclencheur menant au développement d’une tumeur. Autrement dit, c’est le « facteur chance ». Un exemple anecdotique illustrant bien des cas d’extrêmes malchances : les leucémies infantiles. Dans ces cas rares, une seule lésion génétique non héréditaire peut survenir par hasard et agir comme moteur très puissant pour faire progresser une tumeur chez des enfants âgés d’à peine 2 à 5 ans (voir référence pour plus d’informations). Il s’agit d’un exemple chez l’enfant, mais on n’a aucune raison d’écarter la contribution de ce genre de mécanisme pour des tumeurs chez l’adulte. Il est cependant difficile de connaître l’ampleur de l’importance de ce phénomène parce que même si aucune raison environnementale évidente ne peut expliquer un cas de cancer, on ne peut complètement écarter la possibilité qu’un facteur environnemental nous échappe.

La question n’est donc pas de savoir si l’environnement ou la malchance cause le cancer, mais dans quelle proportion relative chacun y contribue. C’est à ce propos qu’a éclaté une controverse majeure dans la communauté scientifique il y a maintenant plus de deux ans...

Retour sur la controverse

En 2015, Volgelstein et son collègue mathématicien Cristian Tomasetti ont publié un article qui permettait de répondre à une question des plus fondamentales : comment se fait-il que certains cancers soient beaucoup plus fréquents que d’autres ? Chez l’humain par exemple, le risque de souffrir d’un cancer du côlon est 24 fois plus élevé que pour l’intestin grêle, et ce, même si ces deux tissus sont présumément exposés aux mêmes substances ingérées par voie orale. Cela écarte d’emblée une contribution environnementale significative pour expliquer cette énorme différence. Si les facteurs environnementaux ne peuvent pas expliquer toutes ces différences, quel est le facteur manquant ?

Les auteurs ont considéré la possible contribution du « facteur chance » dont on a parlé plus haut. Leur hypothèse était que ce facteur est directement lié au nombre de divisions totales faites par un type de cellule responsable de régénérer les tissus : les cellules souches. La logique était que plus un tissu est peuplé de cellules souches qui se divisent et dupliquent leur ADN fréquemment (variable x), plus il est probable que l’ADN de ces cellules soit touché par des mutations augmentant le risque de souffrir d’un cancer (variable y). Ils ont procédé à un test de corrélation en évaluant quel pourcentage de la variable y peut être expliqué par la variable x. Leurs résultats sont tout à fait spectaculaires et suggèrent qu’en général, 65 % des différences de fréquence entre les cancers peuvent être expliquées par ce « facteur chance ».

Le problème est qu’ils auraient dû arrêter leur interprétation là. À la place, ils ont sur-interprété leurs résultats en suggérant que puisque rien ne peut être fait pour « prévenir » cette malchance, cela signifie que 65 % de tous les cancers ne peuvent être prévenus. GRAVE ERREUR !

Rectifier le tir

C’est ici qu’entre en jeu une deuxième étude publiée un an plus tard par le chercheur Song Wu et ses collègues. Les auteurs commencent d’abord en rectifiant le tir quant à l’interprétation de Tomasetti et Vogelstein. Ils le font entre autres en imaginant une situation fictive où un agent mutagène extrêmement puissant (comme des rayons X) toucherait tous les humains sur Terre, quadruplant ainsi la fréquence de tous les cancers. Peu importe la contribution réelle du « facteur chance » avant ce cataclysme, une grande majorité serait causée après par une cause environnementale. Pourtant, même dans ce scénario, la corrélation observée par Tomasetti et Vogelstein demeurerait la même : tous les tissus seraient présumément affectés de manière égale et les différences relatives de fréquences entre chaque cancer demeureraient les mêmes. Cela montre que leur analyse ne permet pas de différentier les contributions relatives des facteurs environnementaux et de malchance dans le cancer. Par conséquent, la corrélation observée par Tomasetti et Vogelstein doit être strictement interprétée comme une explication des différences de fréquences relatives entre les cancers.

Maintenant, la question qui tue : quelle est la contribution réelle du « facteur chance » ? Pour répondre à la question, Wu et coll. ont utilisé quatre approches différentes, dont une en analysant à nouveau les données générées par Tomasetti et Vogelstein. Sans entrer dans les détails de leurs analyses parfois très complexes, le résultat final ne peut être plus clair : peu importe l’approche utilisée, la contribution du « facteur chance » se situe en moyenne entre 10 à 30 %. Ils concluent donc que la majorité des cancers ont une cause environnementale.

Que retenir de tout ça ?

D’abord, malgré leur erreur, il faut reconnaître que l’étude de Tomasetti et Vogelstein explique pourquoi il existe de si grandes différences de fréquences entre différents cancers, une question fondamentale en épidémiologie du cancer. Ce n’est pas rien et, quoi qu’en dise plusieurs, une simple erreur d’interprétation ne signifie pas qu’une étude est mauvaise. Ensuite, il faut garder en tête qu’il s’agit d’une seule étude, et que la véritable proportion des cancers qu’on ne peut prévenir est peut-être plus ou moins élevée que 10 à 30 %.

Il n’en demeure pas moins que 20 % (ou même 10 %) n’est pas un chiffre négligeable. S’il est important de souligner que la majorité des cancers peuvent être prévenus, ça l’est également de rappeler qu’une proportion non-négligeable ne peut l’être. On n’a qu’à penser aux parents d’enfants atteints de leucémies infantiles qui pourraient autrement avoir un sentiment de culpabilité injustifié pour la maladie dont souffre leur enfant alors qu’en réalité, cela n’était fort probablement que de la malchance…