BOSTONPour ceux qui croient que science et religion ne peuvent pas se rencontrer, Guy Consolmagno est la preuve du contraire. Il porte une bague du Massachusetts Institute of Technology... et un col romain. « C’est la preuve, dit-il avec un sourire amusé, qu’il est possible d’être un fanatique religieux, et un nerd. »

Qu’est-ce qui ne va pas aux États-Unis, demandent fréquemment des lecteurs et des internautes interloqués qu’au sein de la première puissance scientifique mondiale, 40% des gens ne croient pas en l’évolution? Ignorance? Et si les scientifiques étaient eux-mêmes une partie du problème?

C’est la direction que voulait donner dimanche l’Association américaine pour l’avancement des sciences, en choisissant, pour sa table-ronde Communiquer la science dans une Amérique religieuse, six intervenants ayant en commun de juger que les scientifiques s’y prennent vraiment, vraiment, vraiment mal.

« L’actuelle hystérie dans le débat entre science et religion ne sera pas réglée en traitant les croyants comme des idiots », déclare Barbara J. King, anthropologue biologiste au Collège William & Mary, en Virginie. C’est bien beau de prétendre qu’on respecte les croyances, encore faut-il être conséquent : « ce n’est pas stratégique de suggérer aux gens que Dieu n’existe pas, dans un pays où 90% y croient fermement ».

Mésadaptés de la communication

« Nous sommes nombreux à croire que si nous trouvons le bon argument, ou le parfait exemple, ou la parfaite métaphore, alors tout le monde va comprendre de quoi nous parlons », poursuit Steven Case, du Center for Science Education à l’Université du Kansas. « C’est le vieux truc que j’ai utilisé encore et encore et encore. » Or, il faut se rendre à l’évidence : « ça ne fonctionne pas. »

C’est également l’argumentaire développé dans le documentaire Flock of Dodos (2006) : le réalisateur Randy Olson y compare avec humour le dodo, un oiseau disparu parce qu’incapable de s’adapter à son nouvel environnement, aux biologistes, qui semblent tout aussi incapables de s’adapter à notre univers de relations publiques.

C’est dans cet esprit que Matthew Nisbet, de l’École des communications à l’American University de New York, a co-publié l’an dernier dans Science un article développant une théorie qu’il appelle « Framing Science ». Le terme « théorie » a été critiqué, puisqu’il s’agit davantage d’une réflexion qui dit ceci : un scientifique devrait fournir un encadrement (frame) différent à son discours, tout dépendant du public auquel il s’adresse (ça vaut pour tous les discours scientifiques, pas juste ceux qui indisposent la religion, précisait-il en janvier dans The Scientist ). La suggestion a engendré un débat parfois virulent dans la blogosphère —et est montée jusqu’à l’AAAS, qui a confié à Nisbet l’organisation de cet atelier. Virulent, parce que certains y voient compromission et à-plat-ventrisme face aux créationnistes.

Ces opposants ne sont pas juste des blogueurs : ces dernières années, d’éminents chercheurs comme Richard Dawkins (The God Delusion, 2006) et Daniel C. Dennett (Breaking the Spell, 2006), avaient fermement pris position : pour eux, la religion mine la science et aucun compromis n’est acceptable.

La science perd pied

Or, du point de vue de Nisbet et du frère Guy Consolmagno, on n’a pas le choix d’utiliser l'approche conciliante, de préférence à l’attaque frontale, parce que le créationnisme, sous son étiquette moderne de design intelligent, avance sur tous les fronts : aux États-Unis, la stratégie de relations publiques de leur navire-amiral, le Discovery Institute, est 100 fois mieux réussie que celle des scientifiques.

Par exemple, pour « vendre » l’idée que le créationnisme doive être enseigné à l’école, aux côtés de l’évolution, ils ont trouvé « le » slogan efficace : « Enseignez la controverse » (Teach the controversy). Les scientifiques n’ont rien d’équivalent : Flock of Dodos contient des passages à ce sujet qui font bien rire les auditoires, parce qu’ils montrent à quel point les scientifiques peuvent être d’une rare incompétence quand il s’agit de vulgariser.

Steven Case va plus loin encore : notre approche « a eu pour effet d’éloigner des gens » de la science. Des chiffres suggéreraient que le pourcentage d’Américains qui rejettent l’évolution n’aurait pas seulement stagné depuis dix ans —il aurait augmenté! « Si c’est vrai, c’est un échec de la communication scientifique encore plus grand qu’on ne l’imagine. »

Le statut « hybride » du frère Guy Consolmagno offre-t-il un élément de solution? Cet astronome jésuite, attaché à l’Observatoire du Vatican (en Arizona) et conservateur de la collection de météorites de Castel Gandolfo —« mon bureau est au-dessus de la chambre à coucher du Pape! »— a été invité il y a quelques années, par la Caroline du Sud, à faire partie d’un comité oecuménique visant à « vendre » au conseil scolaire local —dominé par les conservateurs— un nouveau curriculum accordant une plus grande place à la science.

Alors qu’il s’attendait à une bataille serrée, voire à se faire traiter d’hérétique, lui et ses collègues des autres confessions ont été accueillis à bras ouverts, et le nouveau programme scolaire est passé comme dans du beurre. « Nous parlions leur langage. Le facteur « peur » était absent. Ils ne craignaient pas que nous arrivions devant eux avec un ordre du jour caché. »

« Nous n’aimons pas avoir l'impression d'être évangélisés, ajoute Steven Case. Eh bien eux non plus. »