Les opposants à la géo-ingénierie sont-ils des rêveurs romantiques en quête d’une nature « pure » qui n’aurait jamais été souillée par la main de l’homme? Et à l’inverse, les partisans de ces méga-technologies pour « façonner » nos climats seraient-ils ces incurables optimistes pour qui le progrès technique aplanira toujours nos difficultés?

Il y a un peu des deux, résume l’auteur et journaliste Eli Kintisch, dont le livre, Hack the Planet, sort au moment où un congrès-phare réunissait en Californie 175 scientifiques et décideurs autour de ce sujet épineux : à l’heure où la lutte contre les gaz à effet de serre semble incertaine, la géo-ingénierie doit-elle être prise au sérieux comme Plan B? Et si oui, comment la recherche sur ces gigantesques travaux devrait-elle être conduite et encadrée? Qui décidera?

L’idée de « re-façonner » la Terre ou du moins ses climats - c’est ça, l’objectif ultime de la géo-ingénierie - vous fait peur? Eli Kintisch n’est pas rassuré lui non plus, et pourtant, la conclusion de son livre, dont on peut lire un extrait ici semble sans appel : « Nous pourrions bien ne pas avoir le choix... Les événements, incluant des événements catastrophiques, pourraient dicter nos décisions. ».

Les opposants, rappelle-t-il, ne doivent pas perdre de vue que nos actions, depuis un siècle et plus, auront un impact sur le climat à long terme, que cela nous plaise ou non. Si on peut assez bien prévoir la hausse des températures d’ici 100 ans, les autres impacts, eux, sont largement imprévisibles : davantage d’ouragans en certains endroits? Sécheresses catastrophiques ailleurs? Inversement du Gulf Stream? Quand, et à quelle vitesse?

Les opposants à la géo-ingénierie préféreraient laisser la nature traduire les actions humaines en impacts sur le climat. Mais il serait préférable, pour les humains, de déterminer les retombées climatiques désirées... plutôt que de laisser la nature décider des effets nets, elle qui n’a aucune raison de vouloir aider les humains. De cette façon, nous pourrions décider quel type de planète nous voulons, plutôt de compter sur la chance.

Mais le risque, dès lors qu’on admet qu’il faille en passer par la géo-ingénierie, est de tomber dans l’autre extrême, et de croire qu’avec des milliards de tonnes de soufre dans les océans (par exemple), ou des milliers de miroirs solaires en orbite, nous aurons trouvé la solution.

L’illusion du contrôle - tout va bien, les scientifiques ont réglé le problème - pourrait engendrer de l’apathie, à un moment où nous avons désespérément besoin de cesser de déverser du dioxyde de carbone dans le ciel. Cela pourrait diviser les nations, au moment d’une urgence planétaire qui nécessite plutôt de l’unité.

C’est en tout cas à ce dilemme que prétendait s’attaquer la conférence de Californie qui, à Asilomar, réunissait la semaine dernière ces 175 personnes ainsi que, de l’autre côté de la rue, des opposants remettant en question la légitimité même de cette rencontre. Au nom de qui parlent ces experts, demandent-ils dans une lettre ouverte. Qui aura le pouvoir de jouer avec le thermostat de la Terre?

« Les gens pensent que c’est de la science-fiction », résume Silvia Ribeiro, du groupe environnemental canadien ETC, à la tête de cette coalition.

Pourtant, ce n’est pas comme si les scientifiques avaient leur idée toute faite : autant ceux d’Asilomar que ceux réunis il y a six semaines au congrès de l’AAAS, rapportait notre journaliste, sont sceptiques (les écologistes eux aussi sont divisés, rapporte Kintisch). En tant que climatologues, lisait-on le 26 mars dans Mother Jones, « ils comprennent plus que la plupart des gens les effets potentiellement dévastateurs du réchauffement planétaire ». Et eux aussi, rapporte Nature, se posent la même question : qui décidera? Quel pays aura l’audace - ou l’inconscience - de lancer des expériences à l’échelle régionale?

Leur plus grande crainte : « Que si la société s’imagine qu’il y a une solution facile, nous retarderons le difficile et coûteux travaild’altération de nos comportements » à l’égard des émissions de gaz à effet de serre. Là-dessus, autant les partisans que les opposants à la géo-ingénierie s’entendent.

Anecdote révélatrice : Asilomar fut également le théâtre, en 1975, d’un congrès-phare sur la génétique, qui posa les balises éthiques du domaine alors émergent des manipulations génétiques, et de ce qu’on appelle aujourd’hui biotechnologie.