Dans les prisons de l’État de Washington, des détenus travaillent main dans la main avec des scientifiques. Qu’ils aient volé des voitures ou cambriolé des banques, ils sont les auxiliaires indispensables d’un projet de recherche en écologie reconnu et respecté par la communauté scientifique américaine. Une formidable histoire de science et de rédemption.

Tout a commencé il y a une dizaine d’années, lorsque les Services correctionnels de cet État décident de réduire leur empreinte écologique en se lançant dans une campagne intensive pour le développement durable. Au menu: réduction des déchets et économies d’eau et d’énergie pour les quelque 16 000 détenus.

Les choses auraient pu en rester là si, à la même époque, une chercheuse en écologie forestière du Evergreen State College n’avait eu l’idée de cultiver de la mousse… en prison.

«La biologiste Nalini Nadkarni a contacté le Centre Correctionnel Cedar Creek pour voir si des détenus seraient intéressés à participer à un projet de recherche sur la culture hors site de ces plantes. L’idée était de préserver les forêts matures très perturbées par la récolte de la mousse utilisée pour faire des arrangements floraux», explique Kelly Bush du Sustainability in Prisons Project.

Reconnaissance

Dix ans plus tard, le Sustainability in Prisons Project est implanté dans une dizaine de centres de détention. De l’élevage des papillons à celui des abeilles, en passant par les plantes indigènes et les grenouilles en voie d’extinction, ce partenariat exceptionnel entre l’Université d’État située à Olympia (sud de Seattle) et les Services correctionnels de l’État de Washington a même reçu en 2012 un financement public de la très sérieuse National Science Foundation.

«C’est une belle marque de reconnaissance. Les premières années, la communauté scientifique était un peu septique, mais maintenant nous travaillons avec des zoos et des organismes de réhabilitation qui reconnaissent la validité de ce que nous faisons», dit Kelly Bush.

Par exemple, depuis 2009, deux détenus du Centre Correctionnel Cedar Creek sont les assistants de recherche officiels d’un programme de réhabilitation d’une espèce d’amphibien menacée. À l’intérieur des murs de la prison, ils nourrissent et nettoient quotidiennement des centaines de spécimens, en plus de collecter des données sur leur croissance, leur taux de mortalité et leur comportement, avant que ces animaux ne soient libérés. Un autre centre de détention pour femmes embauche pour sa part une équipe de détenues pour élever des milliers de larves de papillons. Des initiatives de même nature sont menées dans une demi-dizaine d’établissements pénitentiaires de sécurité minimale à maximale.

«Les équipes de travail sont toujours formées d’un étudiant gradué, d’un membre de la faculté, d’un chef de projet de l’Université, d’un conseiller scientifique externe, et bien sûr du personnel des prisons et des détenus. Chaque membre de l’équipe, qu’il soit à l’intérieur ou à l’extérieur des murs, joue un rôle crucial.»

Donner du sens à la science

La chenille transformée en papillon, le têtard en grenouille… Ce n’est peut-être pas un hasard si l’aventure dans son ensemble est porteuse d’espoir de changement.

«La plupart des prisonniers qui s’impliquent n’ont aucune formation scientifique au départ. Participer à une recherche en conservation de la nature leur fait prendre conscience des gestes concrets pour préserver notre milieu, et de la réelle différence qu’eux-mêmes peuvent faire pour améliorer les choses.»

Poser un geste positif pour son environnement, réaliser sa propre valeur en tant qu’acteur du changement, prendre soin d’êtres vivants: autant d’éléments qui rendent l’implication dans ce projet à caractère scientifique bien plus précieux aux yeux des prisonniers que les emplois manuels qui sont habituellement proposés en un milieu carcéral.

«Les prisonniers en retirent un sens accru de la responsabilité, car ils sentent bien qu’ils font partie de quelque chose d’important. Il ne s’agit pas simplement d’élever des grenouilles, mais de comprendre pourquoi il est nécessaire de le faire.»

Et c’est sans parler de la fierté de faire partie d’une entreprise réellement utile. «Comme le projet devient de plus en plus populaire, les journaux en parlent et un prisonnier m’a un jour dit que, pour la première fois de sa vie, sa mère pouvait enfin être fière de lui…», raconte Kelly Bush.

Un gain pour tous

La collaboration du personnel des centres de détention est aussi un facteur de réussite. «L’environnement carcéral est parfait pour le type de recherche que nous menons parce qu’il est très contrôlé et que, par définition, les gens ont beaucoup de temps à y consacrer. Mais le projet représente aussi un gain pour la communauté dans son ensemble, car les prisonniers sont engagés dans une activité non violente à long terme, ce qui réduit les comportements négatifs.»

«Le choix des détenus est conjoint, poursuit Kelly Bush. Ce n’est pas la scolarité qui compte, mais la motivation: nous travaillons donc avec les gardiens pour sélectionner les meilleurs candidats.»

De là à prédire que le projet Sustainability in Prisons aura un impact réel sur les détenus une fois libérés, il est trop tôt pour y penser. Pour des raisons légales, il est en effet impossible de retracer la vie des anciens prisonniers dans les trois ans qui suivent leur libération. Cependant, l’équipe de l’Evergreen State College compte bel et bien se pencher sur la question. Kelly Bush est optimiste: «Sans faire de réelles statistiques, on a quand même l’impression que le taux de récidive sera plus bas chez les anciens participants »

Au-delà de la science: l’humain

La recherche scientifique n’est que l’un des volets du Sustainability in Prisons Project. La sensibilisation à l’environnement pour l’ensemble de la population carcérale est également au programme, par le biais d’ateliers de formation qui s’adressent à la fois aux détenus et aux gardiens. Ils portent notamment sur le réchauffement climatique, l’agriculture biologique et la biodiversité.

«Un projet comme celui-ci permet de franchir le fossé entre le savoir scientifique et l’engagement écologique pour une population qui semble désengagée vis-à-vis de la science et de la protection de la nature. C’est un travail extrêmement positif pour les détenus, mais aussi pour les scientifiques qui voient concrètement comment leur passion peut se propager», conclut Kelly Bush.

Un programme exceptionnel qui, assurément, donne au mot «réhabilitation» un éclairage unique.