Ses bénévoles ont diminué du tiers, et le déclin semble se poursuivre. Sa bureaucratie décourage les nouveaux. Wikipédia est-elle menacée?

C’est l’un des sites les moins innovateurs d’Internet —peu de choses y ont changé en 12 ans— et pourtant l’un des plus utiles, toutes catégories confondues. Dix milliards de pages vues par mois, rien que dans la langue de Shakespeare —et des éditions dans plus d’une vingtaine d’autres langues.

Sauf qu’à l’encontre des encyclopédies de l’époque du papier, Wikipédia a besoin de bénévoles en permanence: il faut corriger rapidement les inévitables erreurs, et il faut lutter contre les manipulations de l’information ou, plus largement, le vandalisme et les canulars. Or, cette équipe de bénévole, du côté anglophone, a diminué du tiers depuis 2007, passant de 51 000 à 31 000. Une équipe, soit dit en passant, à 90% masculine.

«Je catégorise la période de 2007 à maintenant comme étant celle du déclin de Wikipédia», déclare Aaron Halfaker, étudiant à l’Université du Wisconsin et auteur cette année d’un rapport d’évaluation des problèmes qui pèsent sur «l’encyclopédie libre».

Lutter contre les trolls n’est qu’une partie du bobo. Un millier d’articles identifiés par ces bénévoles comme ceux qui devraient former le noyau de toute bonne encyclopédie, n’atteignent même pas le niveau de qualité requis par ces mêmes bénévoles.

Pendant ce temps par contre, les articles sur les Pokémons ou Star Trek ont droit à un luxe de détails...

La Fondation Wikimedia, un organisme à but non lucratif qui récolte des fonds pour payer l’infrastructure technique et légale, est engagée dans une campagne pour réformer le mode de fonctionnement, le rendre plus simple et plus accueillant pour les nouveaux —si ça marche, ce seront les premiers gros changements en 12 ans. Ça a intérêt à marcher, parce que Wikipédia a pas mal fait le vide autour d’elle, résume le journaliste Tom Simonite dans le magazine Technology Review :

Wikipédia a tué les alternatives, ou les a poussées dans la marginalité des résultats de recherche sur Google. En 2009, Microsoft a fermé Encarta, qui s’appuyait sur le contenu de plusieurs encyclopédies réputées. L’Encyclopaedia Britannica, qui facture 70$ par année pour l’accès en ligne à ses 120 000 articles, n’offre qu’une poignée d’entrées gratuites, chargées de bannières et d’annonces pop-up.

À la source du déchirement, le succès trop rapide de Wikipédia: bien qu’elle soit restée fidèle à son slogan d’encyclopédie «libre», en ceci que quiconque peut y contribuer, elle a dû se doter de normes plus serrées, vers 2005-2006, lorsque sa popularité s’est mise à grimper en flèche. Les plus actifs des «administrateurs» ont alors renforcé les critères et les règles, dans l’espoir de mieux contrôler le flot d’informations et les dérapages qui commençaient alors à miner sa crédibilité.

Si ces mesures ont ralenti le vandalisme, elles ont aussi pesé sur les nouveaux, poursuit Simonite:

Les nouveaux wikipédiens qui y font leurs premières tentatives d’ajouts sont devenus moins susceptibles de rester. Ëtre laminé par une machine d’édition efficace mais impersonnelle, n’était pas très amusant.

Depuis 2007, selon l’étude d’Aaron Halfaker —réalisée à la demande de la Fondation Wikimedia— la probabilité qu’une correction provenant d’un nouveau participant soit immédiatement effacée, a grimpé. Qui plus est, la proportion de corrections effacées par un outil automatique plutôt que par un humain, a également augmenté.

La directrice générale de la Fondation Wikimedia, Sue Gardner, elle-même une ancienne directrice de la division numérique de la CBC —le Radio-Canada anglophone— utilise une métaphore d’une salle de rédaction: «les Wikipédiens me rappellent le vieux type rouillé au pupitre qui connaissait le livre des normes par coeur. Mais où sont les journalistes dynamiques? Vous n’envoyez pas le vieux type rouillé couvrir un incendie à 3 heures du matin.»

L’hypothèse optimiste, c’est que les réformes «dynamiseront» la participation à Wikipédia. L’hypothèse pessimiste, c’est que l’idéal «collectif» de Wikipédia appartiendrait à une autre époque, et que le Web serait passé à un idéal «individualiste» —caractérisé par Facebook et Twitter, où chacun travaille à sa propre image plutôt qu’au «bien commun». Gardner préfère comparer le Web à une ville, et Wikipédia à ses parcs publics : ce n’est pas parce qu’on passe plus de temps dans nos espaces individuels qu’on a moins besoin de ces espaces communs. Bien des mécènes semblent d’accord, eux qui ont versé 45 millions$ à la Fondation Wikimédia en 2012.