«La liberté de la science contribue à une démocratie forte. Coupures, fermetures de bibliothèques et de laboratoires, licenciement et ingérence, les politiques actuelles diminuent notre capacité à bâtir de solides connaissances scientifiques», dénonce Katie Gibbs, directrice de l’organisation nationale pour la transparence des politiques nationales scientifiques, Evidence for Democracy (E4D).

La chercheuse de l’Université d’Ottawa a répondu à l’appel de l’évènement «Science, on coupe! Parler de la guerre canadienne à la science» organisé cette semaine à Montréal, à l’auditorium du Musée Redpath de l’Université McGill. En ce froid mardi soir, la soirée a attiré tout de même près d’une centaine de personnes —sans compter les nombreux internautes qui suivaient en ligne la retransmission web de l’évènement.

La visite montréalaise du journaliste Chris Turner, qui lançait récemment la version française de son livre intitulée Science, on coupe! , était prétexte à (re)parler des coupures canadiennes en matière de science, du musèlement des scientifiques et des politiques controversées de l’actuel gouvernement conservateur.

Et sur ce sujet, le journaliste en avait beaucoup à dire. «La situation est inacceptable. Ce qui est honteux c’est qu’on le fait au nom du progrès et de la prospérité», s’est-il indigné. Pour lui, ce virage vers une science valorisant les applications économiques aux dépens de la santé et des citoyens n’appartient même pas aux conservateurs, car il y voit une continuité avec ce qui se passait avec le DDT dans l’après-guerre ou encore l’extraction albertaine des sables bitumineux.

«Le gouvernement actuel trouve quand même des arguments pour justifier les reculs en matière de science et d’environnement —comme le retrait du Canada du Protocole de Kyoto— et ils sont tous économiques». Il dénonce aussi le projet de loi omnibus C-38, et particulièrement les changements de la Loi sur les pêches, protégeant uniquement à présent les espèces exploitées et non plus les écosystèmes.

Pour lui, l’attaque contre la science canadienne se déploie sur trois fronts. Tout d’abord, le recul de la recherche lié aux coupures et à la fermeture de centres et de laboratoires, puis la diminution des analyses et de l’expertise scientifique —particulièrement dans certains domaines, comme les impacts de la pollution marine —et enfin, le contrôle de l’information aux médias.

Le troisième panéliste, également journaliste et versé dans les questions environnementales, Mike De Souza a rappelé que de nombreux journalistes doivent faire appel à la loi d’accès à l’information pour avoir accès à des recherches canadiennes. «Les scientifiques se font même dicter les réponses qu’ils doivent fournir aux journalistes lorsqu’ils assistent à des conférences à l’étranger», s’alarme-t-il comme le rapporte aussi l’Association canadienne des professeurs et professeures de science.

Entre coupures et ingérence

Un sondage Environics, mené auprès de 4000 scientifiques employés par le gouvernement fédéral, révélait qu’un scientifique sur deux vit de l’ingérence politique dans ses travaux et un sur quatre rapporte avoir subi des pressions pour modifier ou omettre de l’information. Un état de fait dénoncé par de nombreuses associations dont l’Association des communicateurs scientifiques du Québec, l’Association Science et bien commun ou encore l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada. «C’est la culture de la peur: les opposants sont écartés, les partisans flattés et les autres sont laissés dans l’ignorance», résume même Chris Turner.

Ils sont bien peu, les Peter Ross, qui parlent des coupures et des directives qu’ils reçoivent du gouvernement sur la procédure des entrevues donnée aux journalistes. Les scientifiques employés par le gouvernement fédéral se taisent, tout comme ceux travaillant au sein des universités. Il est difficile de rejoindre même les scientifiques à la retraite. «Ils ne veulent pas détruire l’œuvre de toute une vie», confirme Katie Gibbs.

Et pendant ce temps-là, des laboratoires ferment et des bibliothèques entières disparaissent (9 des 11 bibliothèques du Ministère des Pêches et Océans). Le gouvernement promet toutefois qu’il numérisera les collections des bibliothèques qui verront la clé mise sur la porte afin d’économiser 430 000 $ annuellement. Une fermeture contre laquelle l’organisme E4D entreprend une action et invite la mobilisation citoyenne — Sauvez les bibliothèques de science .

Avant de clore la discussion, Katie Gibbs rappelait d’ailleurs le (seul) côté positif des actuelles politiques fédérales: «Les scientifiques se mobilisent comme jamais pour lutter en ce qu’ils croient être juste et ils sont nombreux à descendre dans la rue pour se faire entendre.» E4D vise d’ailleurs de constituer un réseau numérique d’experts pour documenter les décisions gouvernementales contre la science. Car, au Canada, la guerre à la science a déjà commencé!