Qu’est-ce qui distingue le journaliste des autres communicateurs ou vulgarisateurs scientifiques ? La réponse n’est pas évidente pour la majorité des gens : après tout, ils sont passionnés, font de la bonne vulgarisation et rencontrent des chercheurs...

 

Nous avons donc posé la question suivante à une trentaine de journalistes scientifiques québécois dans le cadre de notre campagne #100LaScience : « Nommez trois choses qui, à vos yeux, distinguent le journaliste du communicateur » — communicateur étant au Québec un terme vague qui définit autant les animateurs et les rédacteurs scientifiques, que les muséologues et les relationnistes. Voici l’essentiel de leurs réponses.

L’indépendance. Sur 25 répondants, sept ont souligné l’indépendance ou l’autonomie du journaliste par rapport aux gens qui sont l’objet de ses reportages. Huit ont identifié la défense du public avant tout: autrement dit, « le journaliste n’est pas au service d’une entreprise, d’un organisme ou d’une cause ». Le journaliste « n’est (en principe) jamais payé par ceux qui produisent l’information qu’il traite ». Ses reportages ne dépendent pas d’une « approbation de ses sources ». Il travaille dans « le seul intérêt de son public ».

L’impartialité. Cinq personnes ont pointé l’impartialité, la neutralité ou l’objectivité et trois y ont ajouté une précision: le journaliste « remet en question l’information et la vérifie » ; il est ouvert « à présenter différents points de vue sur une même question ».

L’esprit critique. Cette distinction revient également à quatre reprises. Certains communicateurs auraient raison de s’en objecter: par exemple, rien n’empêche un relationniste d’université de remettre en question ce que lui dit son chercheur. Mais seulement jusqu’à un certain point: il serait en effet impensable que ce même relationniste accorde un espace prépondérant au chercheur concurrent d’une autre université, même s’il s’avérait que cet autre chercheur présente des données plus solides.

Sous-payé. Deux personnes ont mentionné que le journaliste est beaucoup moins bien payé que les autres communicateurs... Un fait confirmé par différentes études depuis 20 ans.

Finalement, « rien n’empêche un communicateur d’agir en journaliste, mais l’inverse est plus difficile », résume un de nos répondants. Autrement dit, les règles déontologiques dont s’est doté le journalisme au cours du dernier siècle peuvent fort bien être suivies par des communicateurs, mais avec des limites. L’agent d’information d’une pétrolière qui défendrait une théorie climatosceptique ne violerait aucune règle déontologique de sa profession ; alors que le journaliste qui ferait la même chose aurait sacrifié son indépendance et aurait laissé tomber ce que le journalisme a de plus unique et de plus précieux. Ce petit quelque chose pour lequel il est important de protéger, soutenir et encourager un journalisme scientifique fort et de qualité.

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D'où viennent ces inquiétudes face au journaliste scientifique?

Avec la crise généralisée des médias, le journalisme scientifique, déjà peu représenté, repose sur des bases de plus en plus fragiles. À une époque où la désinformation pullule sur le web et les réseaux sociaux, faut-il davantage s’en inquiéter ? Pour mieux comprendre d’où viennent ces préoccupations, regard en quatre temps sur ce qu’est le journaliste scientifique aujourd’hui.

1. L’émergence. C’est une invention du 20e siècle. Selon l’auteure américaine Dorothy Nelkin, la première association spécialisée apparaît aux États-Unis en 1934 : la NASW (National Association of Science Writers). Elle compte alors 12 membres, tous journalistes dans des quotidiens. En 1921 est aussi apparu aux États-Unis un lointain cousin de l’Agence Science-Presse : le Science Service , une agence de presse vouée à alimenter les journaux en nouvelles scientifiques, et ce, avec un angle résolument optimiste : ces journalistes se voient alors comme « défenseurs des valeurs de la science ».

2. La croissance. L’explosion du journalisme scientifique se produit dans les années 1950. Les auteurs pointent comme événement déclencheur le Spoutnik, en 1957. Le lancement par les Russes du premier satellite artificiel provoque une onde de choc à Washington, qui se met à investir et surtout à promouvoir la recherche et l’enseignement des sciences. Ce changement d’attitude se répercute dans les médias. Au Québec, à une échelle réduite, et grâce à l’aide de l’État, cette période de croissance se poursuivra jusqu’aux années 1980 et verra naître Québec Science, l’Association des communicateurs scientifiques (ACS), l’Agence Science-Presse (1978), Les Débrouillards et quelques autres médias.

3. L’indépendance. C’est aussi à cette époque que le journalisme scientifique s’affranchit de ses lunettes roses. Des chercheurs comme Jacqueline Chervin en France et Jane Gregory en Grande-Bretagne démontrent par des analyses de contenu une transition vers une couverture plus critique —les interrogations éthiques, par exemple— et vers des thématiques sociales : l’alimentation, les choix en matière d’énergie, l’environnement.

4. La stagnation ou le recul. La croissance s’arrête après 1980. Au Québec, aucun des magazines nés depuis cette date, sauf dans le secteur jeunesse, n’a survécu jusqu’à aujourd’hui. Aux États-Unis, le nombre de pages ou sections « science » dans les journaux passe d’une centaine en 1989 à moins d’une vingtaine aujourd’hui. Les nouvelles chaînes de télé spécialisées (Discovery, History, Science Channel, etc.) entraînent l’embauche de journalistes, mais le métier se précarise : les contrats sont à durée de plus en plus courte et, en presse écrite, les tarifs de pige stagnent. Plus récemment, certaines des chaînes de télé ont aussi évolué vers les pseudosciences et la fiction.

Mais une autre évolution se produit en parallèle, des années 1980 à aujourd’hui : l’explosion des autres métiers de la communication. Relationnistes dans les universités, agents d’information, muséologues... Cette croissance, pendant un long moment, a même camouflé la stagnation ou le recul des journalistes, parce que ces nouveaux professionnels sont venus gonfler les rangs des associations professionnelles (NASW, ACS, etc.).

Du coup, l’univers de la vulgarisation se retrouve face à un dilemme : faut-il se réjouir de cette croissance parce qu’il y a davantage de vulgarisation ou s’en inquiéter parce que le journaliste conserve une valeur ajoutée dont on ne peut pas se passer ?