Des sirènes —vous savez bien: ces femmes qui vivent sous l'eau— à l’antenne de la chaîne de télé Animal Planet. Des préparatifs en vue de la fin du monde des Mayas sur National Geographic. Et des «affaires qui explosent» sur Discovery. Bienvenue dans le merveilleux monde de la télé spécialisée en science.

On en entend peu parler au Québec —et encore moins en France— tant les cotes d’écoute de ces chaînes câblées américaines sont marginales, même dans le Montréal anglophone. Mais elles ont une influence chez nos voisins, et la fin du monde des Mayas, en décembre dernier, a ramené le sujet à l’ordre du jour:

Le 21 décembre 2012, certains croient que le monde va atteindre son terme... lorsqu’une ancienne prophétie maya va se réaliser. Dans une quête pour découvrir ce que les prophètes mayas voulaient vraiment dire, un jeune archéologue voyage à travers le monde.

C’était l’introduction d’un documentaire de la chaîne National Geographic, laquelle a aussi diffusé une série documentaire de pas moins de 12 épisodes sur les gens qui se préparaient à la fin du monde. Comme l’ont fait remarquer les critiques, on est loin des reportages sur les beautés de la nature ou l’anthropologie qui ont constitué la «marque» National Geographic.

Et encore, ça n’est rien à côté des tomates lancées au History Channel. L’archéologue Keith Fitzpatrick-Matthews par exemple, en septembre 2011 :

Je me souviens lorsque la télé par câble était nouvelle, et offrait beaucoup de promesses : il y aurait des chaînes dédiées à des disciplines spécialisées, attachées à une niche pensée pour une tranche de l’audience. Le History Channel porterait sur l’Histoire, pas sur von Däniken ou les OVNI nazis; Discovery porterait sur la science, pas sur les enthousiastes de la moto ou le marché des chasseurs; le Learning Channel serait pédagogique...

Ce qui a provoqué l’ire de cet archéologue? Un programme intitulé Ancient Aliens. «Notez que ce n’est même pas une question!»

Ancient Aliens en est maintenant à sa quatrième saison sur le History Channel.

Anodin? Pas pour le biologiste anthropologue et blogueur Greg Laden, dans un commentaire en réaction au billet précédent:

J’enseigne Introduction à l’archéologie (...) Des étudiants en nombre non négligeable prennent un cours comme celui-là parce qu’ils ont été inspirés par le History Channel à consacrer leur vie à la recherche d’une civilisation disparue qui n’a jamais existé.

La chaîne National Geographic a même eu droit à une dénonciation en règle de la Société des archéologues américains, après une émission sur des chasseurs de trésors (Diggers) qui employaient des méthodes davantage dignes des ennemis d’Indiana Jones que de l’archéologie —un comble, pour qui connaît l’historique du National Geographic, le magazine.

Parfois, c’est clairement étiqueté comme un mélange de fiction et de réalité... à condition d’être doté d’un niveau d’attention hors du commun. Ainsi de l’émission sur les sirènes diffusée à Animal Planet en mai 2012. Le titre: Mermaids: The Body Found. On a trouvé le corps d’une sirène, eh oui.

Le communiqué de presse contenait une phrase précisant que l’émission est de la «science-fiction basée sur certains événements réels et une théorie scientifique», mais ce léger détail a probablement échappé aux téléspectateurs qui, allez savoir pourquoi, ne lisent pas les communiqués de presse.

La réaction outrée est cette fois venue du biologiste marin Craig McClain, qui se demande quels peuvent bien être ces «certains événements réels»: la théorie scientifique vaseuse, l’autopsie bidon, les enregistrements sonores douteux? Il termine son texte RIP : Science on TV par un gazouillis de Khloé Kardashian qui, elle, a en revanche trouvé cette émission «très intéressante».

Que vient faire cette vedette de la télé dans cette discussion? Eh bien elle a la bagatelle de 15 millions d’abonnés sur Twitter, et plusieurs d’entre eux ont été fascinés d’apprendre grâce à leur idole que des scientifiques ont découvert un vrai squelette de vraie sirène. Ben oui.

Incidemment, Animal Planet est fière de son coup. Dans son communiqué de presse suivant, le 30 mai 2012 :

Le triomphe du mois de mai pour Animal Planet a été porté par sa première Monster Week (la semaine du 21 mai) mettant en vedette Mermaids: The Body Found (...) qui a attiré près de 2 millions de spectateurs, en faisant l’émission la plus écoutée depuis septembre 2006.

La bande dessinés Ph.D y est allée d’une parodie l’an dernier : Discovery Channel —émissions sur des autos, des motos ou des tornades (20%); émissions sur des fusils (20%); émissions avec le mot «sauvage» (20%). Et ainsi de suite...

Et le journal satirique The Onion a fait mieux encore:

Frustré par les demandes continuelles des spectateurs, le président du Science Channel, Clark Bunting, a déclaré aux journalistes mardi que son réseau câblé était «complètement incapable» d’abaisser encore plus la science. «Écoutez, nous avons essayé, vraiment, mais c’est simplement impossible de mettre la barre encore plus bas», a déclaré M Bunting, apparemment épuisé. Il a ajouté qu’il «ne peut pas, de bonne foi», rendre la science encore plus stupide ou puérile. «Nous avons déjà une émission appelée Really Big Things, ce qui est ridicule quand vous y pensez, et une autre appelée Heavy Metal Taskforce, qui je suppose, traite de science d’une certaine façon, bien que je ne sache pas comment.»

Rendu là, on se demande si c’est vraiment une parodie.