La décision de la ville de New York de poursuivre cinq pétrolières et de retirer ses fonds de retraite des carburants fossiles est « une grosse affaire », déclare dans The Guardian l’économiste Jeffrey Sachs, conseiller spécial du secrétaire général des Nations Unies. Le statut de la ville, à la fois métropole financière et culturelle mondiale, fait d’elle un modèle qui en incitera sûrement d’autres à franchir le pas.

Il y a 10 ans (nous en parlions ici) c’est un village de l’Alaska, Kivalina, fort de ses 400 habitants, qui avait été le premier à lancer une telle poursuite : 24 compagnies, incluant ExxonMobil, BP, Chevron et Shell, pour leur responsabilité dans les impacts du réchauffement climatique qui affectaient la petite communauté et allaient éventuellement l’amener à devoir déménager. Des années plus tard, les juges avaient refusé d’entendre la poursuite, alléguant que la preuve d’une responsabilité dans les « dommages » propres à Kivalina n’avait pas été faite. Mais depuis, la science du climat a continué de grossir, et c’est dans cette perspective que l’automne dernier, deux villes de Californie, San Francisco et Oakland, ont déposé une poursuite similaire.

Dans son livre Tout peut changer paru en 2014, l’auteure et activiste Naomi Klein parlait de Kivalina dans un contexte plus large, un contexte où l'un des facteurs de ce changement qu’elle appelait de tous ses voeux était la pression qu’il faudrait un jour imposer sur les géants du pétrole :

Tout porte donc à croire que si les compagnies pétrolières contribuent un jour au passage aux énergies renouvelables et à la lutte contre le dérèglement climatique, c’est parce que la loi les y aura contraintes. Tout comme les cigarettiers sont tenus de financer certaines mesures antitabacs, et comme BP a dû payer une bonne partie du nettoyage de la marée noire dans le golfe du Mexique, l’industrie doit maintenant assumer au moins une partie de la facture de la crise du climat.

La même Naomi Klein était, jeudi dernier, 10 janvier, assise non loin du maire de New York Bill de Blasio lors de sa conférence de presse, en compagnie de l’environnementaliste et auteur Bill McKibben.

New York a annoncé deux choses jeudi :

  • la ville dépose une poursuite contre cinq géants du pétrole — BP, Exxon Mobil, Chevron, ConocoPhillips et Shell — pour leur responsabilité dans la crise climatique et les coûts que celle-ci a engendré pour la ville, notamment au lendemain de l’ouragan Sandy en 2012 ;
  • elle va retirer la portion de ses cinq fonds de pension qui était investie dans les carburants fossiles — une portion totalisant 5 milliards de dollars.

Ce dernier point, le « désinvestissement », fait partie d’un populaire mouvement lancé en 2012 par l’organisme 350, créé par Bill McKibben. Depuis, plusieurs centaines d’universités et de villes — et des dizaines de milliers d’individus — ont annoncé qu’elles retiraient leurs billes des industries polluantes : le total des sommes retirées ou en voie de l’être dépasserait à présent, selon ses promoteurs, les 5000 milliards de dollars. Le fait que ce volet méconnu de l’activisme environnemental ait à présent touché la mairie d’une des plus puissantes villes du monde, lui donne une importance accrue.

Les critiques ont toujours allégué que même des milliers de milliards ne représentent qu’une fraction de ce qui fait vivre les compagnies pétrolières ou gazières, mais l’argument en faveur du « désinvestissement » a toujours été plus moral qu’économique : pointer du doigt l’incohérence d’une institution qui a pris position pour la lutte aux changements climatiques tout en continuant d’engranger des revenus grâce aux profits du pétrole.

« Les fonds de pension d’autres grandes villes américaines vont suivre, à mon avis, déclarait jeudi l’économiste Jeffrey Sachs. New York a dans son voisinage de très gros gestionnaires de fonds. C’est un signal puissant et personnel à leur endroit, qu’ils ne peuvent plus continuer de financer le type de projets qu’ils finançaient dans le passé. » « Le désinvestissement n’est pas une punition économique pour les entreprises » renchérit l’économiste Paul Ferraro, de l’Université John Hopkins, « c’est un outil d’action collective qui peut politiquement isoler ces compagnies ».