Après une croissance que plusieurs lui envient, le mouvement journalistique de vérification des faits est à une croisée des chemins : comment parvenir à rejoindre les audiences les plus réfractaires ? Un défi d’autant plus grand que les données sur l’impact du travail des vérificateurs sont encore maigres.

Par exemple, ce concept appelé en psychologie « effet rebond » ou « effet backfire », selon lequel une personne à qui on démontre qu’elle a tort risque de se braquer ? Eh bien l’effet ne serait pas aussi fort qu’on l’a laissé entendre ces dernières années.

Autre exemple : corriger une fausse information émise par un politicien s’avérerait bel et bien efficace. Même un partisan de ce politicien peut corriger ses convictions en fonction des faits qui lui sont présentés… ce qui ne l’empêchera toutefois pas de continuer à voter pour ce politicien.

Ce sont là deux tendances récentes de la recherche universitaire qui ont été présentées aux participants du 4e congrès international sur la vérification des faits (Global Fact 4), qui avait lieu du 5 au 7 juillet à Madrid.

La psychologie recommande deux choses, a déclaré la psychologue australienne Briony Swire-Thompson : éviter la confrontation lorsqu’on publie une vérification des faits, et éviter de répéter la fausse rumeur dans le titre, de peur qu’elle ne s’imprime encore plus fort dans l’esprit du « croyant ». Or, « est-on si sûr » de ces prémisses ? Pas vraiment. Son équipe a donc mené quelques tests, dans la foulée des dernières élections américaines, et dans un article paru en mars, elle conclut qu’on peut bel et bien mesurer une influence positive de la vérification des faits, même chez un partisan politique à qui on démontre qu’il avait tort. Confrontés à une affirmation de Donald Trump qui s’avérait fausse, plusieurs de ses partisans ont en effet admis qu’il s’agissait d’une fausse information et ont ajusté leur opinion en conséquence.

Ce qui ne les a toutefois pas empêchés de continuer à appuyer leur homme.

« Les croyances peuvent changer au fil du temps, même si les sentiments restent les mêmes », a résumé Briony Swire-Thompson, de l’Université Western Australia.

La preuve de « l’effet rebond » est « plus faible que ce qui avait été rapporté jusqu’ici », a renchéri lors du même panel son collègue Thomas Wood, de l’Université d’État de l’Ohio, co-auteur d’une étude parue en août 2016.

Son conseil aux représentants d’une soixantaine d’initiatives internationales — dont le Détecteur de rumeurs — qui participaient au congrès Global Fact 4 : ne vous laissez pas décourager par des bailleurs de fonds affirmant que la vérification n’atteindrait pas les gens déjà convaincus. Des données démontrant le contraire commencent à émerger.

Si tout ceci reste flou, c’est parce que la recherche universitaire tarde à embarquer. Des sites comme PolitiFact, qui publie depuis 2007, ont accumulé quantité de données sur leur audience, et certains journalistes comme Craig Silverman et son équipe de BuzzFeed, ont mené dans la dernière année des recherches fouillées sur l’impact des fausses nouvelles. Toutes ces données pourraient intéresser des chercheurs en sociologie ou en psychologie. Il est temps de « mesurer notre impact aussi souvent que nous mesurons notre audience », avance le professeur de journalisme Bill Adair, co-fondateur du congrès Global Fact.  

Le besoin de recherches est d’autant plus criant qu’il existe bel et bien des audiences qui sont plus « fermées » que d’autres devant les faits… et qu’à travers le monde, la plupart des initiatives de « fact-checking » reposent sur des équipes minuscules, qui n’ont pas les moyens d’expérimenter de nouveaux outils permettant peut-être, ou peut-être pas, d’atteindre ces audiences.

« Certaines personnes sont plus susceptibles que d’autres de changer », opine Guillermo Solovey, de l’Institut des mathématiques à l’Université de Buenos Aires (Argentine). Mais « ces personnes ne sont souvent pas les personnes les plus politisées » : les plus politisées sont au contraire, à son avis, « les plus biaisées, donc les plus difficiles à atteindre » par un travail de vérification. Solovey désigne donc « les non biaisés et les non polarisés » comme étant « ceux chez qui on pourrait avoir le plus grand impact », voire ceux avec qui on aurait le plus de chances d’établir un dialogue.

« Il faut stimuler le dialogue, motiver les gens à réduire la polarisation », entre autres, croit-il, par l’éducation aux médias : il faut « enseigner pas juste aux jeunes, mais aux adultes, qu’ils ont des biais, et qu’ils peuvent agir contre ça ». Il a proposé comme titre d’un projet en Argentine : Pourquoi pensent-ils ce qu’ils pensent ?

Enfin, il est possible qu’une partie de la solution passe aussi par des façons différentes de construire la vérification des faits. Pour l’instant, le mouvement a été dominé par le modèle original des FactCheck.org et autres PolitiFact : c’est-à-dire confronter les déclarations des politiciens à la réalité. Mais il est peut-être temps de secouer ce modèle, a suggéré Tom Rosenstiel, directeur de l’American Press Institute. Ce sera le sujet du troisième et dernier article de cette série.