Les cas de rougeole en Californie et ailleurs, depuis janvier, sont causés par des parents qui ont refusé de faire vacciner leurs enfants. Mais pour les convaincre, il va falloir se lever de bonne heure.

«Ce n’est pas un problème de vaccin contre la rougeole qui ne fonctionne pas. C’est un problème de vaccin contre la rougeole qui n’est pas utilisé», a dénoncé le 29 janvier le Centre américain de contrôle des maladies (CDC). En date du 31 janvier, les autorités américaines recensaient un peu plus de 100 cas à travers leur pays, dont 91 en Californie, et parmi ces 91, vingt-sept dans le comté d’Orange, patrie de Disneyland, là où tout a commencé pendant le temps des Fêtes.

La contre-attaque n’a toutefois pas tardé. Dans des reportages ici et là, des parents anti-vaccination défendent fermement leur choix, même quand leur enfant est interdit d’école.

Rien d’étonnant pour Brendan Nyhan. Ce professeur de sciences politiques au New Hampshire fait l’objet d’un long article dans le New Yorker : il vient de publier une étude sur la solidité des croyances. Une étude où des centaines de résidences ont reçu l’un des quatre messages suivants sur la vaccination: l’un du CDC, expliquant pourquoi il n’existe aucun lien entre vaccin et autisme; le deuxième, énumérant les dangers que permet d’écarter le vaccin RRO (rougeole-rubéole-oreillons); le troisième consistant en des photographies d’enfants qui ont souffert de rougeole; et le quatrième, du CDC, racontant l’histoire d’un enfant qui a failli en mourir. Un groupe-contrôle n’a reçu aucune information du genre. Résultat? Rien. Avant et après, l’attitude des gens, pour ou contre la vaccination, n’a pas du tout varié.

En fait, selon Nyhan, il est même possible —mais l’échantillon est trop petit pour en être sûr— que chez les parents qui affichaient l’attitude la plus hostile à l’égard de la vaccination, cette information ait accru leur hostilité. Un phénomène que lui et d’autres ont déjà traité, et qu’ils appellent l’effet «retour de flamme» ( backfire effect , traduction française ici): lorsqu’une action se retourne contre nous.

En 2012, le psychologue Stephan Lewandowsky avait décrit la même chose, mais à propos des climatosceptiques. Dans un petit guide de huit pages appelé The Debunking Handbook (version française ici), il tentait de faire comprendre à ses collègues scientifiques qu’il ne sert à rien de simplement pointer les erreurs et les mythes. Il faut chercher à comprendre pourquoi telle croyance est si bien enracinée.

C’est qu’une croyance n’arrive jamais seule chez un individu. Elle est enracinée, dans son esprit, au milieu d’un système complexe d’appartenance et d’identification à des groupes: par exemple, les mouvements anti-vaccination sont plus souvent campés à gauche de l’échiquier politique, les climatosceptiques à droite. Or, un sentiment d’appartenance et d’identification est avant tout une affaire d’émotion, pas de raison: présenter à cet individu une accumulation de données factuelles ne suffira jamais à le faire changer d’idée.

Autrement dit, toutes les fausses croyances ne sont pas égales. Brendon Nyhan donne l’exemple de l’astronomie. Si vous croisez quelqu’un qui croit que c’est le Soleil qui tourne autour de la Terre, dit-il, c’est peut-être juste une question d’ignorance, et ça peut se régler avec quelques lectures appropriées.

Mais imaginez si vous viviez au temps de Galilée, alors que la compréhension de la relation Terre-Soleil était étroitement associée aux conceptions de la nature du monde, de nous-mêmes, et de la religion. Qu’arriverait-il si Galilée tentait de corriger votre croyance? (...) Lorsqu’il n’y a aucune menace immédiate sur notre compréhension du monde, nous changeons nos croyances. C’est lorsque ce changement contredit quelque chose que nous avons longtemps considéré comme important, que des problèmes surgissent.

C’est ce qui explique que dans certaines communautés de Californie, le mouvement anti-vaccination soit particulièrement fort. Un reportage de 2013 s’était par exemple centré sur des parents de San Francisco: financièrement aisés, scolarisés, libéraux... et un taux de vaccination beaucoup plus bas que la moyenne. Selon The Guardian la semaine dernière, le taux de vaccination dans une école privée Waldorf, en banlieue de Los Angeles, serait de... 20%.

Au sud de la Californie, dans le comté d’Orange, le taux de vaccination moyen des enfants qui entrent à la maternelle est de 90%, mais il tombe entre 50 et 60% dans certains quartiers, «spécialement les plus riches», résume le New York Times .

Et ce qui se passe avec Disneyland cette année ne fait que révéler un phénomène qui était en croissance depuis deux ou trois ans à travers les États-Unis et le Canada. En 2004, il n’y avait que 37 cas de rougeole aux États-Unis; en 2014, il y en avait 644. De l’autre côté de la frontière, le Canada a connu en 2014 une éclosion de rougeole avec plus de 350 cas —la majorité en Colombie-Britannique. Le Québec en avait connu une en 2011, avec 776 cas, la majorité chez les 10-19 ans, dont les trois quarts étaient considérés «non protégés», soit parce qu’ils n’avaient pas été vaccinés, soit parce qu’ils ignoraient s’ils l’avaient été.

- Texte modifié le 3 février: liens vers deux versions françaises